Écho du barreau: Le jeune citoyen, le drapeau et l’avocat

« Présenté au procureur, puis rapidement placé sous détention provisoire par le juge d’instruction. Le motif : atteinte à l’unité nationale. »

Alger, 2019. Il avait 26 ans. Ni provocateur, ni militant acharné. Juste un jeune homme dans une foule, un drapeau algérien à la main, porté par l’élan d’un espoir collectif. Mais dans le vent de cette journée de juin, la répression avait changé de cible : il ne suffisait plus d’un geste, il suffisait d’un doute.
Ils étaient des dizaines, arrêtés le même jour, parce qu’ils portaient un emblème berbère, selon les services de sécurité. Une consigne orale, jamais écrite dans la loi, mais appliquée avec rigueur : toute bannière autre que le drapeau national serait désormais considérée comme une atteinte à l’unité nationale. Et avec cette consigne, une vague d’arrestations avait balayé les rues.

Parmi eux, mon client. Présenté au procureur, puis rapidement placé sous détention provisoire par le juge d’instruction. Le motif : atteinte à l’unité nationale.

Je l’ai rencontré en prison. Discret, silencieux, effacé. À la différence des autres détenus d’opinion, il parlait peu. Il observait. Lors de ma troisième visite, il m’a enfin regardé et posé cette question :

« Maître… pourquoi m’ont-ils emprisonné ? »

Je lui ai répondu, presque machinalement :

« Parce que tu avais un emblème berbère. Comme les autres. »

Il a baissé les yeux. Puis il m’a regardé et a dit simplement :

« Non. Moi, je portais un drapeau algérien. »

J’ai été frappé par la force de cette phrase. J’ai douté. Alors je suis allé voir le juge d’instruction. Je lui ai demandé à consulter les pièces à conviction. Il a hésité, puis m’a donné accès au dossier.

Et là, dans la liste des objets saisis : un seul drapeau. Le drapeau national algérien.

J’ai exigé sa remise en liberté immédiate.

Le juge m’a répondu :

« On va attendre un peu. »

Quelques jours plus tard, il a décidé… non pas de le libérer, mais de transférer le dossier au juge correctionnel, pour jugement.

Je n’avais plus d’argument à donner à ce jeune homme. Je ne pouvais pas lui expliquer l’inexplicable.
Alors je lui ai dit, avec prudence :

« Tu seras sûrement acquitté. Il n’y a rien contre toi. »

Mais ce jour-là, au tribunal, aucun détenu d’opinion n’a été acquitté. Tous ont été condamnés. Mon client, lui, a écopé de six mois de prison ferme.