La pensée de Fadèla M’Rabet- Première féministe de l’Algérie indépendante à travers ses œuvres « la femme algérienne » et « les algériennes »

Pionnière du féminisme en Algérie, docteure en biologie, animatrice radio et écrivaine, Fadéla M’Rabet nous a quittés le 14 mai dernier, à Paris, à l’âge de 90. Elle a dénoncé la violence et l’invisibilisation des femmes dans l’Algérie postcoloniale, malgré leur participation à la lutte pour la libération.

C’est par hasard, un peu après la trentaine, que j’ai croisé pour la première fois le nom de Fadela M’Rabet, en flânant dans les rayons de la médiathèque de l’Institut français d’Alger. En ouvrant les premières pages de son livre, une émotion inattendue m’a submergée : de la colère, mêlée à une forme de tristesse. Pourquoi n’avais-je jamais entendu parler d’elle auparavant ? Pourquoi personne ne m’avait dit qu’une femme algérienne avait pris la plume, dès les années 1960, pour parler de la condition des femmes dans notre pays ? Pourquoi, en tant qu’Algériennes, devions-nous sans cesse nous référer à des figures féministes occidentales, comme si nos propres voix n’avaient jamais existé ?

J’ai finalement compris que cette absence n’était pas un oubli accidentel, mais le résultat d’un effacement délibéré. Fadela M’Rabet a été mise à l’écart, marginalisée, voire effacée du récit national pour avoir osé défendre les droits des femmes dans une société encore profondément patriarcale. Son engagement lui a valu l’ostracisme, un silence imposé qui explique pourquoi sa parole est restée si longtemps inaccessible à ma génération.

Ce texte n’a pas pour ambition de retracer en détail la vie ni le parcours militant de Fadela M’Rabet. Il s’agit plutôt d’un retour personnel sur ce qui m’a profondément marquée dans ses deux ouvrages majeurs, La Femme algérienne (1965) et Les Algériennes (1967). Deux textes fondateurs, puissants, trop peu lus aujourd’hui, mais essentiels pour quiconque s’interroge sur la place des femmes en Algérie, hier comme aujourd’hui.

Dans La Femme algérienne, Fadela M’Rabet propose une véritable radiographie de la société algérienne de son époque, à travers une approche profondément sociologique. Elle y analyse avec lucidité la manière dont les femmes sont perçues et traitées, souvent réduites à l’état d’objets au sein du foyer comme dans l’espace public — une « chosification » silencieuse mais omniprésente. À travers son regard critique, elle interroge également la vision dominante du mariage, qu’il soit endogame ou mixte, et explore les rapports complexes entre les hommes et les femmes de leur entourage : épouses, mères, sœurs, ou encore femmes étrangères, toutes soumises à des attentes sociales différentes mais également contraignantes.

Avec Les Algériennes, publié deux ans plus tard, l’approche change légèrement : l’œuvre prend une tournure plus politique. Si l’analyse sociologique reste présente, elle laisse davantage de place à la réflexion sur le projet socialiste de l’Algérie indépendante, sur la révolution annoncée, et sur les promesses non tenues en matière d’égalité. Ce changement d’angle n’est pas anodin : il peut s’interpréter comme une réponse aux vives critiques et aux attaques personnelles dont l’auteure fut la cible après la publication de son premier livre. Contrainte de se justifier, Fadela M’Rabet choisit d’élargir son propos à une analyse plus globale du système politique en place, sans pour autant renoncer à son engagement féministe.

Témoignage d’une intelligentsia de gauche sur la condition féminine

À contre-courant des idées reçues sur la condition féminine dans l’Algérie d’autrefois, Fadela M’Rabet offre, à travers ses écrits, un témoignage précieux sur la place des femmes dans la société algérienne de l’après-indépendance. Loin d’une vision figée ou idéalisée, elle dresse un tableau lucide et engagé, abordant des thématiques non explorées à l’époque.

Elle interroge notamment les représentations culturelles et sociales liées à la « nature » des femmes, souvent perçues comme passives, soumises, ou naturellement vouées à certaines fonctions domestiques. Par son regard critique, elle remet en question ces stéréotypes profondément enracinés.

Fadela M’Rabet aborde également avec courage la question du harcèlement sexuel, un phénomène que beaucoup considèrent à tort comme récent en Algérie. Elle montre qu’il existait déjà, bien que largement passé sous silence, et qu’il constituait un véritable frein à l’émancipation des femmes et du couple dans l’espace public.

Une autre problématique centrale dans son ouvrage La femme algérienne est celle des relations amoureuses entre Algériens et Européens, en particulier le mariage mixte. En s’attaquant à ce sujet sensible, elle met en lumière les tensions identitaires, religieuses et sociales qui traversent ces unions dans un contexte postcolonial encore fragile.

« Elle conclut avec lucidité que la tradition invoquée est en réalité une défense des pratiques archaïques telles que le mariage forcé des très jeunes filles, la répudiation irrégulière des épouses, la polygamie, et d’autres formes d’inégalités structurelles. »

Fadela M’Rabet n’hésite pas non plus à aborder des thèmes tabous, tels que le rapport des femmes à leur propre corps, leur sexualité, et l’impossibilité, pour nombre d’entre elles, de s’épanouir dans un mariage traditionnel souvent synonyme de soumission.

Enfin, dans son second ouvrage, elle consacre une place essentielle à la dénonciation des mariages forcés, une pratique courante mais rarement remise en question publiquement. Cette prise de position lui vaudra la censure de son émission radiophonique Magazine de la jeunesse, preuve de la portée dérangeante de ses propos dans l’espace médiatique de l’époque.

Qui sommes-nous ?

Dans sa deuxième œuvre, Les Algériennes, Fadela M’Rabet s’attaque au cœur même des défis idéologiques que devait affronter l’Algérie post-indépendance : la question fondamentale de l’identité nationale, ou plus précisément, qu’est-ce qu’être algérien ?. Elle entreprend de déconstruire les idées toutes faites et les clichés largement répandus à son époque autour de cette problématique, questionnant avec rigueur les définitions superficielles et souvent contradictoires.

Elle commence par s’intéresser à l’idée dominante selon laquelle l’évolution sociale et politique devait impérativement s’inscrire dans le respect de la tradition. Fadela M’Rabet analyse ce que recouvrait précisément ce terme flou de « tradition » aux yeux des acteurs sociaux et politiques de l’époque. Elle conclut avec lucidité que la tradition invoquée est en réalité une défense des pratiques archaïques telles que le mariage forcé des très jeunes filles, la répudiation irrégulière des épouses, la polygamie, et d’autres formes d’inégalités structurelles. Elle affirme ainsi qu’ il n’existe pas d’“évolution traditionnelle” , dénonçant l’illusion d’un changement possible sans remise en cause réelle. Elle écrit avec force : « Parler d’une ‘évolution selon nos traditions’, c’est prétendre qu’on peut changer sans innover, se transformer sans se modifier, rester soi-même en ne l’étant plus, ou l’être encore sans le rester ! »

Ensuite, Fadela M’Rabet s’attaque à un autre argument récurrent : l’évolution devait être conforme à la « personnalité algérienne ». Or, cette notion, bien que centrale dans les débats identitaires, se révèle difficile à définir clairement. Elle n’est pas fondée sur des caractéristiques physiques mais sur des critères moraux et culturels. Pour étayer sa réflexion, Fadela reprend les discours de penseurs influents de l’époque, tels que Hachemi Tidjani et Malek Bennabi, qui insistent sur l’importance cruciale de la confession musulmane dans la construction de cette personnalité algérienne. Ce positionnement fera dire à Bennabi qu’ « il manquait à Fanon la touche qui fait vibrer l’âme algérienne… Pour parler la langue d’un peuple, il faut partager ses convictions : Fanon était athée ».
Cette citation souligne la difficulté de définir une identité collective sans référence aux fondements religieux et culturels.

Enfin, la dernière tentative de définition de l’algérien repose sur la négation de l’Autre, c’est-à-dire le rejet de l’Europe et de ses valeurs, perçues comme débauchées et corrompues. C’est cette posture qui inspire les positions radicales de la société algérienne et de ses structures politiques, telles quel’UNFA, contre le mariage mixte. Ce rejet, présenté comme une défense nationaliste, est vivement critiqué par Fadela M’Rabet : « Être nous-mêmes, n’est-ce pas, d’abord, être contre l’autre — l’ennemi ? Or, l’ennemi n’est plus là (ou autrement), et le nationalisme, quand le pays n’est pas manifestement menacé, perd ses vertus tonifiantes : on le rajeunit, on l’appelle ‘spécificité’, et on le jette au peuple comme de la poudre aux yeux. »

Après avoir démonté ces différentes définitions de l’identité algérienne, Fadela M’Rabet en tire une conclusion cinglante : toutes ces tentatives maladroites traduisent en réalité une profonde peur du futur. En restreignant ce que les femmes peuvent faire, porter, lire, regarder ou aimer, sans jamais leur offrir une vision concrète de ce qu’elles pourraient devenir, on s’oppose objectivement à tout progrès. Ce refus de l’avenir nourrit la confusion, la haine et le sectarisme, qui minent déjà la société. Elle dénonce cette « passion du passé » qui est en vérité une « fidélité aux morts » constituant une véritable insulte aux vivants — et même aux défunts eux-mêmes : « Cette fidélité aux morts est une injure aux vivants — et aux morts eux-mêmes. ».

L’Algérie, l’islam et les femmes

L’un des fondements souvent invoqués pour définir la personnalité algérienne était l’islam, mais plus particulièrement l’islam tel qu’il s’appliquait aux femmes algériennes. Cependant, Fadela M’Rabet ne se contente pas de reprendre ce postulat sans questionnement : elle assume avec franchise ses réflexions critiques. Selon elle, l’islam n’a été révolutionnaire que dans le cadre de la révélation originelle. S’il n’a pas su poursuivre son rôle d’émancipation des femmes au fil des siècles, il est peu probable qu’il puisse aujourd’hui remplir cette fonction.

Elle exprime ses doutes quant au caractère égalitaire du message islamique, estimant que pour un croyant, la femme reste “ontologiquement” inférieure à l’homme. Même lorsque certains hommes se montrent sensibles aux revendications féminines, ils recourent souvent à des stratagèmes et des détournements pour éviter de remettre en cause leur position dominante.

Sur le plan concret, Fadela M’Rabet observe une forme de sélectivité dans l’application de l’islam,
qui semble n’être invoqué par les défenseurs de l’ordre moral qu’à l’occasion des questions concernant la condition féminine. Elle souligne avec ironie : « Il est curieux que le Coran ne soit brandi par ces belles âmes qu’au moment où se pose, précisément, le problème de l’évolution de la femme. Si c’est une règle de vie, pourquoi ne l’invoque-t-on pas constamment et dans tous les domaines ? S’il réglemente l’héritage, c’est qu’il n’a rien contre la propriété privée ; permet-il dès lors la réforme agraire ou la collectivisation des terres ?
Apparemment, cette question n’intéresse pas les dévots (…) ».

Par ailleurs, à cette époque déjà, le référent religieux commence à se transformer en une force politique organisée,comme en témoigne l’association El Qiyam. Lors d’un meeting en janvier 1964, cette organisation a rassemblé près de 3000 personnes pour réclamer l’instauration de politiques théocratiques. La même année, une motion publiée dans Le Peuple, intitulée « Posons le vrai problème », dénonçait cette mouvance : « Rêvant d’un État théocratique mis au service de certains intérêts de caste et de classe, les promoteurs de cette réunion ne visent en définitive qu’à stopper net la marche de l’Algérie et à bloquer la dynamique révolutionnaire qui l’anime ».

L’islam occupe donc une place centrale dans les débats et les affrontements politiques de l’Algérie post-indépendance, où toute tentative de réforme est souvent perçue comme une trahison des origines. Face à ces débats parfois abstraits, Fadela M’Rabet choisit de revenir à l’essentiel : parler concrètement des femmes et des difficultés quotidiennes qu’elles rencontrent.

La doctrine politique postindépendance : sacrifier 1000 filles pour le socialisme

Après la publication de son premier ouvrage, La Femme algérienne, Fadela M’Rabet reçoit de nombreux courriers et rencontres des personnalités diverses. Mais ce sont surtout les lettres de femmes anonymes qui la marquent profondément. Elles lui révèlent une réalité bien plus sombre et étendue que ce qu’elle avait pressenti. Les témoignages affluent, dressant un tableau accablant de la condition féminine en Algérie, notamment autour de la question des mariages forcés et du désespoir qu’ils suscitent.

« Le cas Fadela M’Rabet devient emblématique de l’étroite surveillance idéologique exercée par le Parti sur la presse. »

Dans la deuxième émission du couple qu’elle forme avec son mari, intitulée La Parole aux jeunes, Fadela évoque le cas d’une tentative de suicide d’une jeune fille à qui l’on voulait imposer un mariage.
Ce récit fait écho chez des centaines d’auditrices : la radio reçoit une avalanche de lettres de jeunes filles désespérées, elles aussi menacées d’un mariage forcé. Grâce à la médiatisation de l’émission, le sujet franchit le cercle privé et pénètre l’espace public : la presse commence à en parler , et même les
structures politiques s’en emparent. Fadela M’Rabet saisit le président de la République pour alerter sur l’ampleur du phénomène.

Mais très vite, les représailles tombent. Le couple est convoqué par les responsables de la RTA (Radiotélévision algérienne) et sévèrement rappelé à l’ordre. Ils sont accusés de démoraliser la jeunesse, d’encourager les suicides et de semer la rébellion chez les garçons. Leur travail est interprété non pas comme un acte de sensibilisation, mais comme une atteinte à l’ordre social et aux valeurs traditionnelles. Sous pression, ils tentent alors de modérer leur propos : ils réorientent les sujets abordés en mettant en avant la Charte d’Alger et l’idée d’une émancipation des femmes par le travail. Mais le mal est fait : ils ont été identifiés comme « subversifs », et désormais, leurs émissions doivent être validées à l’avance par la direction.

La confrontation devient inévitable. Le directeur interdit formellement toute référence à la condition féminine. Fadela M’Rabet, refusant de se taire, lui rétorque qu’il agit en réactionnaire, qu’il cherche à saboter une émission qui dérange. Elle ne regrettera jamais cet affrontement, écrivant plus tard dans son livre : « On est beaucoup trop complaisants à gauche envers les salauds »

Les accusations s’intensifient. Le couple est soupçonné de servir des intérêts étrangers, voire de faire le jeu des communistes. L’affaire prend une tournure politique. L’entrevue de Fadela M’Rabet avec le directeur de l’Information sera encore plus violente. Celui-ci, tout en niant avoir ordonné la suppression de l’émission, assume ouvertement une logique sacrificielle : « Comment ont fait les Soviétiques ? Se sont-ils préoccupés du sort de quelques individus ? Non, ils se sont souciés uniquement du devenir de la collectivité. »Et d’ajouter sans détour : « Pour qu’avance et que vive la révolution, je suis prêt à sacrifier 10, 100, 1000 filles s’il le faut. »

Le couple est lâché par la hiérarchie, et le cas Fadela M’Rabet devient emblématique de l’étroite surveillance idéologique exercée par le Parti sur la presse. Le débat sur les mariages forcés est verrouillé. Même les militantes de l’UNFA et de l’UGTA finissent par blâmer les jeunes filles suicidées, estimant qu’il ne faut pas « brusquer » les mères qui cherchent à les marier. L’unique émission radiophonique qui traitait de la condition féminine est supprimée. Quant aux centaines de lettres reçues, elles finissent jetées à la poubelle.

Fadela M’Rabet rejette l’argument selon lequel son émission aurait été « trop en avance » pour son temps. Pour elle, l’échec n’était pas culturel, mais politique. Elle écrit : « Non, ce n’est pas du public, « structuré » ou pas, que nous étions isolés, mais du régime : dans le concert politique de l’époque, nous détonnions ; et compte tenu de la plupart des hommes en place, de leurs options réelles, de leurs méthodes de gouvernement, tous les militants socialistes étaient « trop à l’avant-garde »- à l’avant-garde d’un pouvoir qui ne l’était pas. L’explication dernière de notre échec n’est donc pas socio-psychologique (…), elle est, fondamentalement, politique. ».

Rapport hommes/femmes comme rapport de classe

Il n’est pas surprenant que Fadela M’Rabet ait adoptéune grille de lecture marxiste pour analyser les rapports entre hommes et femmes dans la société algérienne post-indépendance. Dans sa perspective, l’oppression des femmes ne constitue pas un phénomène isolé, mais s’inscrit dans une dynamique plus large d’exploitation et de domination. Tout comme le capitalisme oppose bourgeoisie et prolétariat, la société algérienne reproduit une forme d’antagonisme structurel entre hommes et femmes, où ces dernières se retrouvent dans une position dominée. Pour M’Rabet, l’asservissement des femmes n’est rien d’autre qu’une manifestation particulière de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Dans cette optique, elle dirige une critique frontale contre la bourgeoisie algérienne naissante, qu’elle identifie essentiellement aux classes de fonctionnaires et d’administrateurs publics. Selon elle, cette bourgeoisie, bien que prétendument socialiste, s’est constituée en détournant les principes même de la révolution. Elle s’enrichit par la corruption, le népotisme et le mépris des lois, tout en s’abritant derrière un discours officiel de progrès. Fadela M’Rabet cite des cas précis de détournements de fonds et de malversations dont les auteurs occupent des postes dans l’appareil d’État.

Mais au-delà de la corruption matérielle, elle dénonce aussi une forme d’aliénation intellectuelle et culturelle. Cette élite maintient le peuple dans l’ignorance et la superstition, en lui offrant en échange « la faim contre le culte fanatique des ancêtres ». Ce mépris des masses s’accompagne d’un double discours : alors que les élites envoient leurs enfants dans les écoles françaises, elles imposent à la population le mythe d’une « spécificité nationale » censée justifier le rejet de la modernité, notamment en matière de droits des femmes.

Fadela M’Rabet estime qu’il n’y a rien à attendre de cette bourgeoisie concernant l’émancipation féminine car « Il n’est pas possible (…) de promouvoir la libération de la femme et de conserver, en même temps, ses autres privilèges. Car tout se tient, et l’émancipation féminine n’est pas un problème à part. Elle s’insère dans une politique d’ensemble — qu’elle implique et qui la conditionne. »

Autrement dit, l’émancipation des femmes ne peut pas être pensée indépendamment de la transformation globale de la société. Toucher à l’un des rouages de l’exploitation — en l’occurrence, celui du patriarcat — revient à remettre en cause l’ensemble des mécanismes qui permettent à la bourgeoisie de maintenir son pouvoir. Pour Fadela M’Rabet, la libération des femmes est d’abord une question économique, mais aussi sociale et politique : elle exige une remise en question radicale des structures existantes. C’est pourquoi, selon elle, une classe qui vit de l’exploitation des autres ne saurait libérer une partie de ces exploités — les femmes — sans mettre en péril sa propre domination.

L’importance de cette œuvre aujourd’hui

L’œuvre de Fadela M’Rabet conserve aujourd’hui une pertinence exceptionnelle pour comprendre les défis persistants de la condition féminine en Algérie. En effet, elle offre un éclairage précieux sur un passé que certains ont tendance à idéaliser ou à mythifier en affirmant que les femmes vivaient mieux avant, lorsqu’ils comparent ce passé avec la condition féminine post-décennie noire. Or, à travers ses analyses rigoureuses, Fadela M’Rabet dévoile une réalité bien sombre, effacée et oubliée tant le présente pose lui aussi de grands défis. Son travail permet de déconstruire ce récit simpliste en montrant que loin d’être un âge d’or, la période post-coloniale a été traversée par des tensions fortes autour de la place des femmes dans l’espace public, les mariages forcés, les préjugés et le
conditionnement dont les femmes étaient victimes.

De surcroît, l’importance de ses écrits réside dans la manière dont ils soulignent que, près de six décennies plus tard, de nombreuses questions fondamentales restent malheureusement non résolues. Le rapport au corps des femmes, qui est toujours l’objet de contrôles sociaux rigides et de stigmates, témoigne d’un ordre social tenace qui continue d’imposer des normes restrictives et culpabilisantes. De même, le mépris systémique à l’égard des femmes, qu’il soit social, politique ou culturel, perdure, souvent institutionnalisé notamment à travers des textes législatifs comme le Code de la famille, qui maintient une inégalité juridique flagrante entre hommes et femmes.

Ainsi, l’œuvre de Fadela M’Rabet ne se limite pas à un témoignage historique ou à une critique du passé : elle constitue un outil essentiel pour penser les luttes féministes actuelles en Algérie. Elle rappelle que l’émancipation des femmes est intrinsèquement liée à une transformation sociale et politique globale, et que les combats menés aujourd’hui s’inscrivent dans une continuité de revendications et de résistances contre des mécanismes d’oppression qui ont traversé les décennies. En revisitant son œuvre, les militantes et militants d’aujourd’hui peuvent y puiser des clés de compréhension, ainsi qu’une inspiration pour renouveler et renforcer la lutte contre les inégalités persistantes.