Si la presse algérienne ne foulait pas au pied aussi allègrement les règles élémentaires de l’éthique journalistique, on pourrait presque saluer ses « angles originaux » dans le traitement de l’information. Mais non. C’est de l’originalité cul par-dessus tête. On tait ce qui fait mal, on préserve le populo des mauvaises nouvelles. On brode à la place et on croit réjouir le cœur du quidam inquiet de ne pas boucler son mois et qui lit encore ce qui reste de journaux dans le pays.
Reste à savoir qui décide du silence. Est-ce les officines du régime ? Ou bien la peur, cette vieille rédactrice en chef de tous les régimes nerveux.
Les « camionneurs » ne transportaient plus rien du tout durant la première semaine de janvier. Taxis et bus étaient aussi à l’arrêt. Une grève dans les transports, c’est le genre de truc qui paralyse un pays. Chez nous, ça paralyse aussi les journalistes.
Aucun micro tendu, aucun chauffeur rencontré. Les gars se rassemblaient, camions superbement alignés, mais les journaux, eux, recopiaient un communiqué, celui du distributeur exclusif de carburant dans le pays, Naftal. « Retournez bosser ou on résilie vos contrats et on vous coupe le vivres ». Charmant !
Personne, semble-t-il, n’a trouvé la question évidente : pourquoi devraient-ils reprendre le travail ? Sont-ils en grève ? Première nouvelle, les journaux qui reprenaient le communiqué de Naftal ne le disaient pas.
À défaut de parler aux chauffeurs, on a entendu les chefs syndicaux. Pas pour avoir de bons clips, non — parce que leur discours sonnait comme celui du ministère, la propagande faussement patriotique en sus. À écouter leur langue de bois, les transporteurs se seraient levés un matin et se seraient dit entre deux cafés : tiens, si on ne foutait rien aujourd’hui ?
La vérité, la vraie, c’est que la grève était une réaction à un nouveau code de la route. Un machin où on a glissé des peines de prison pour la conduite dangereuse et des amendes jusqu’à 12 000 dinars (47 euros au cours non officiel du Square) pour des infractions. Un code de la route qui roule sur le code pénal, en somme.
Rapporter pour rapporter des propos, les médias auraient été bien inspirés de reprendre le discours du député d’El Bayadh, Omar Mechri. C’était sur la chaine parlementaire, maintenant sur un réseau social près de chez vous.
L’élu de Harakat moudjatama assilm (MSP), avec qui je ne partage qu’une nationalité, a résumé ça mieux que tous les éditos du pays. En quelques phrases dites dans la langue des gens du peuple, il a démonté ce machin qu’on appelle un code de la route. Il a surtout dit tout haut ce que tout le monde voit : un pays conduit par des gens qui roulent les yeux bandés et un état coincé dans le fossé de décisions absurdes.
Il a décrit les routes en état décrépitude. « Lautorot mouhtarïa, doublvoi mouhtarïa … fi l’action takaa l’accident asbabha oukhra. » (L’autoroute est délabrée, les doubles voies sont délabrées… quand survient l’accident, ses causes sont autres. Tradution libre).
Il a cité le manque de véhicules neufs sur le marché ainsi que les pénuries de pièces de rechange et de pneus.
« Nass raha thawess aala li pnou b-errig nachef… i-wassi ou i-chouff l’intervention bach i-dabbar pnou » (Les gens cherchent haletant des pneus…. Il faut laisser des messages comme on laisse ses dernières volontés, ou chercher des interventions auprès de responsables pour se procurer un pneu. Traduction toujours aussi libre).
« Yetmachaw b-pnawat lisse membaad yaklati bih pnou igouleh rak dert accident ». (Les gens roulent avec des pneus lisses. Quand ils éclatent, on leur dit vous avez causé un accident).
Il a pointé l’entêtement absurde du gouvernement d’interdire toujours l’importation par les particuliers des véhicules de moins de cinq ans alors que des épaves roulent les routes algériennes.
« Telga errdouz tetmecha filotorote kitrouhleh pnou ouella kardon idir karitha ». (Tu peux trouver quelqu’un rouler en Renault 12 sur autoroute. S’il perd un pneu ou un cardan, il peut provoquer une catastrophe).
Reprendre le discours coloré du député n’est pas pour le tourner en ridicule. Au contraire, c’est presque un service public. C’est pour dire aux médias, puisque vous craignez de faire votre boulot, tendez donc vos micros à ceux à qui on permet encore d’ouvrir la bouche.
La suite est presque drôle. La grève, dont personne ne parlait la veille, a trouvé un dénouement, le 9 janvier, dans les mêmes journaux qui n’en avaient jamais parlé.
On y apprend que le président du Conseil de la nation, le Sénat, aurait promis, la main sur le dossier de sa chaise (au lieu du cœur, on l’aura compris), que le projet de loi sur le nouveau code de la route passerait par la moulinette de la chambre haute et qu’il transmettrait un rapport au président. Il n’était au courant de rien. Normal, la presse n’en avait pas parlé.

