Entretien avec Sadia Gacem, co-éditrice de la revue féministe La Place

Saadia Gacem, militante féministe et co-éditrice de la revue La Place, retrace dans cet entretien la genèse d’une revue féministe conçue comme un espace de réflexion, d’expression et de création collective.

Entretien recueilli par Aziadé Zemirli

La place est une revue algérienne féministe annuelle et bilingue (arabe-français) qui est aujourd’hui à son quatrième numéro, bientôt cinquième. Publiée aux éditions Motifs depuis 2022, elle est codirigée par Maya Ouabadi et Saadia Gacem et dirigée artistiquement par Louise Dib.

Au-delà de chercher à faire connaître la Place, cet article a pour ambition de donner un éclairage sur la production féministe algérienne actuelle à travers un entretien avec Saadia Gacem.

Genèse: J’aimerais que l’on puisse revenir sur la genèse de la Place. Comment votre projet est né ?

L’idée est venue de Maya Ouabadi, fondatrice et directrice des Éditions Motifs, qui en parle très bien dans cet entretien. Le point de départ était pour elle de couvrir des pans de la littérature et de l’édition, notamment la critique littéraire qui était absente du paysage de l’édition algérienne alors qu’il existait des revues dans les années 70/80. C’est ainsi qu’est née la revue de critique littéraire Fassl. L’autre monde non visible est celui des femmes et du féminisme où il n’existe plus de revues à ce sujet alors qu’il en a existées. L’idée vient donc du principe de la création des éditions Motifs mais aussi du projet d’archives des luttes des femmes en Algérie, lancée avec Awel Haouati en mars 2019. On a commencé avec Awel à publier sur les réseaux sociaux ce qu’on retrouvait des productions des associations et collectifs de femmes des années 1960 à la fin des années 1990, notamment quelques numéros de la fin des années 1960 aux années 1970 de la revue El Djazaïria et de Présence de femmes, années 1980. On a découvert qu’il y avait eu énormément de productions de femmes, alors qu’on reproche souvent aux anciennes de ne pas avoir écrit. Elles écrivaient beaucoup (tracts, revues, dépliants, articles dans les journaux ou dans des revues spécialisées) malgré le fait qu’il y avait de la censure et de la répression. Ce moment a été court puisque tout ce souffle s’est arrêté, du moins a ralenti et a été invisibilisé, en 1992.

Nous nous sommes rendu compte avec Maya qu’il y a évidemment des femmes qui écrivent, créent et pensent aujourd’hui, mais il n’existe plus d’espace pour qu’elles puissent transmettre et dialoguer.

Maya m’a parlé de ce projet de revue féministe à un moment propice. On était à la fin du mois de décembre 2019, de l’année du hirak où on était mobilisé à travers les réunions et les marches. Puis, on a été déstabilisées par la tournure que prenaient les choses notamment les élections, la répression…J’ai ressenti le besoin de prendre du recul, de réfléchir, de me poser et l’écriture est aussi une manière de militer autrement. C’est aussi une manière pour nous de continuer de débattre, de parler des féminismes en Algérie et de donner la parole aux femmes.

Circulation/Inspiration :Vous êtes-vous inspirées de revue ayant existé dans le passé en Algérie ou de revues étrangères ?

L’inspiration vient des revues féminines algériennes de l’époque, notamment pour leur côté diversifié comme c’est le cas du magazine El Djazaïra de l’Union nationale des femmes algériennes (UNFA) au sommaire extrêmement riche et éclectique, allant de politique internationale sur les pays en cours d’indépendance (guerre du Vietnam, Chili …), à la mode de l’époque, aux activités de l’UNFA (colloques, événements), à l’opposition au Code de la famille jusqu’à la recette de cuisine.

La revue universitaire Présence de femmes, qui a émergé dans les années 80 nous a aussi inspirées. Parmi ces universitaires, la linguiste Dalila Morsli a écrit un article dans la Place sur les Moudjahidates. Leur sommaire est vraiment intéressant, on y retrouve aussi bien des entretiens avec des Moudjahidates ou des écrivaines, des portraits comme celui d’Assia Djebbar, des dessins, des photos, des images. Le fait qu’on publie des textes de créations littéraires dans la Place vient vraiment de la publication de poèmes et d’extraits littéraires dans cette revue.

En revanche, on n’est pas du tout allé voir ce qui se faisait ailleurs. L’inspiration vient des archives de ce qui a été produit en Algérie par les collectifs et les féministes algériennes. Ça nous suffisait et on n’avait pas besoin d’aller plus loin. Dans la revue El Djazaïra, il y avait un article sur l’actualité des luttes et on a repris la rubrique pour la Place. Ce qui nous manque peut-être, c’est une rubrique « internationale » avec des contributrices issues des pays du Grand Sud.

Nom : Pourquoi un tel nom ?

On tournait autour de donner la place, l’espace, la voix aux femmes. Partout ailleurs, il y a des revues, au Maroc, en Tunisie, en Égypte, en France où la diaspora a la possibilité d’écrire alors que celles qui sont en Algérie ne l’ont pas forcément. On a pensé à Makane, mais ce n’était pas exactement ça. Puis, il y a eu toute la polémique en 2017/2018 sur plastek fel cousina[1]. Ensuite, est venu le roman d’Annie Ernaux, la place, qui nous a beaucoup marquées où on se retrouvait dans ses écrits alors qu’il s’agit d’une femme française des années 50. Ce qui rejoignait l’objectif de notre revue qui  est féministe et veut parler à toutes les femmes, où toutes peuvent se retrouver et s’identifier même si on parle d’Algériennes.

Codirection : Maya Ouabadi est éditrice des éditions motifs et vient du monde littéraire et Saadia Gacem, vous venez du milieu militant et êtes doctorante en anthropologie du droit. Vous ne venez pas des mêmes mondes professionnels, pouvez-vous nous dire comment et pourquoi en êtes-vous arrivées à travailler ensemble ?

D’abord parce qu’on est amies, aussi parce qu’on est féministes toutes les deux et que j’écrivais déjà des articles en Algérie. On parlait aussi beaucoup du hirak. On est complémentaires : Maya a le côté très littéraire et professionnel de l’édition que je n’ai pas du tout et j’ai tout l’autre versant, celui du militantisme, le contact avec les femmes, avec l’actualité et l’histoire des luttes… Et on est indispensable l’une à l’autre dans la revue.

Le bilinguisme : En quoi le choix du bilinguisme (arabe-français) est important pour vous ? Pensez-vous qu’il permette une meilleure réception de la revue ? Avez-vous pensé à une traduction en anglais au vu de la présence de cette langue, notamment chez les jeunes générations ?

Dès le départ, les deux langues se sont imposées. Bien que toutes les deux francophones, il était hors de question de faire une revue uniquement en français parce qu’on est en Algérie et qu’on voulait toucher un maximum de public. Il s’agissait aussi pour nous de sortir un peu de notre milieu francophone, que ce soit en faisant appel à des contributrices arabophones, mais aussi pour les lecteurs et lectrices. Pour l’anglais, on n’y pense pas parce que ça couterait trop cher et ce serait trop volumineux. On ne renonce pas au français parce que le public francophone qui existe n’est pas forcément arabophone et anglophone alors que les anglophones sont arabophones. Donc, chaque contributrice est libre d’écrire en français ou en arabe puis nous faisons traduire l’article dans l’autre langue. Nous avons fait le choix de séparer chaque langue alors que Présence de femmes par exemple mélangeait dans un même texte, une même page du français et de la daridja.

Non-mixité assumée : Vous ne travaillez qu’avec des femmes, allant des contributrices, aux traductrices, aux relectrices, éditrices … Quelques mots sur ce choix ?

Dès le départ, la non-mixité était une évidence parce que justement l’objectif de la Place était de donner la possibilité aux femmes de travailler et de recevoir une rémunération en échange. Il existe de nombreux domaines (monde de l’édition, la correction, la littérature, la photographie, la culture…) où les femmes travaillent gratuitement ou sont très peu reconnues. C’était aussi faire appel à des femmes qui n’ont pas la possibilité de travailler dans ce domaine qui est souvent un espace masculin. D’autre part, cela nous semblait évident parce qu’on est plus à l’aise de travailler qu’avec des femmes. Sans idéaliser les rapports entre femmes, c’est tellement fluide de travailler avec Maya et Louise pas uniquement parce qu’on est amies, mais aussi parce qu’on est des femmes. Quelque part c’est aussi une manière de rééquilibrer les choses où de nombreux domaines sont cent pour cent masculin. Il faudrait beaucoup plus d’espace cent pour cent féminin.

Le choix des contributrices

Au départ, il s’agissait de faire appel aux femmes qui nous entouraient et pour lesquelles on a de l’admiration. Même si on ne les connaissait pas toutes personnellement, on voulait les entendre, les lire et voir leurs écrits dans la revue. Le premier numéro a vraiment été construit autour des personnes qui nous entouraient. Progressivement, ça s’est ouvert d’abord parce qu’on a épuisé notre espace et parce qu’on voulait ouvrir à d’autres pensées. Avec la visibilité de la revue, des personnes nous ont contactées directement comme toi, Khadidja Boussaid pour l’année prochaine ou encore une jeune féministe qui a proposé un article pour le numéro 5.

Les contributrices étaient d’abord des Algériennes en Algérie puis petit à petit des Algériennes dans la diaspora, mais aussi Farah Barqawi, une contributrice palestinienne qui a parlé de la guerre à Gaza. On a également intégré des portraits sur des étrangères qui ont ou ont eu un lien avec l’Algérie, comme celui de Nawal Saadaoui écrit par Wiame Awres pour le prochain numéro à paraitre en mars 2026.

Rubriques de La Place : La Place regroupe plusieurs rubriques : entretien, déconstruction, actualité des luttes, histoires des luttes, féminicides, santé et corps, chronique judiciaire, chronique de Sarah Haidar et créations.  Comment s’est fait ce choix ? Les rubriques sont-elles figées ou peuvent-elles évoluer avec le temps ?

Les revues sont généralement organisées par thème ou par rubrique. On ne voulait pas enfermer les contributrices dans des thèmes et on voulait parler de sujets divers aussi bien de la santé des femmes que de l’histoire des luttes, l’actualité, l’art donc Maya a pensé à l’idée des rubriques.

L’idée de la chronique de Sarah Haidar vient du fait que c’est la seule écrivaine et journaliste qui n’a pas de chronique dans les journaux alors que plusieurs hommes ont un espace dans les journaux dans lesquels ils travaillent comme Chawki Amari ou Mustapha Benfodil. On lui a demandé comment elle voulait l’appeler, elle a trouvé « game ovaire ». Et de là est venue l’idée de nommer chaque rubrique par des titres d’œuvres de femmes. Ce qui permettait aussi de donner plus de références de littérature de femmes. Par exemple, sur la rubrique santé, c’était « sorcières » en référence à l’ouvrage de Mona Chollet au début puis « l’hibiscus pourpre » en référence à celui de Chimamanda Ngozi Adichie.

Par ailleurs, le nom des rubriques, mais les rubriques elles-mêmes sont amenées à évoluer. Par exemple, « déconstruction » et « portrait » n’existaient pas dans le premier numéro. On a pensé aussi à intégrer des rubriques sur la politique internationale ou sur l’économie même si ce sont des thématiques que l’on a déjà traitées à travers des portraits ou des entretiens comme l’article sur l’argent des femmes de Kenza Khatou.

Enfin, on veut que la Place soit un bel objet aux couleurs criardes avec une typographie imposante parce qu’il s’agit aussi de prendre la place visuellement. De plus, la charte graphique évolue tout comme les rubriques. On est passé à trois nouvelles couleurs… Louise Dib est aussi artiste et propose un regard et une esthétique qui lui est propre.

Diffusion et écho : La Place est disponible dans plusieurs librairies d’Algérie et de France, quelques-unes en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Belgique, pouvez-vous nous donner quelques chiffres et nous dire à combien de numéros est tiré la Place, combien de ventes … Avez-vous eu des difficultés en lien avec le marché du livre ?

Le numéro 0 a été tiré à 1300 ou 1400 exemplaires qui ont tous été vendus. Les autres numéros s’écoulent petit à petit, mais on a réduit le nombre de tirages à 900 exemplaires (qui reste dans la moyenne des revues) en raison du prix de la traduction et de l’impression qui représente un gouffre financier.  La revue se vend bien en Algérie et en France, mais la distribution représente la plus grosse difficulté. Elle se fait via des ami.e.s et des connaissances qui font voyager la revue dans leurs bagages parce que le distributeur couterait trop cher. En plus, ça ne fonctionnera pas forcément mieux parce que c’est une revue dont on a besoin de parler et au sujet de laquelle on a besoin de convaincre les libraires. Maya, qui connait beaucoup mieux le domaine de l’édition, considère qu’il vaut mieux avoir quelques libraires convaincus que de l’avoir dans toutes les librairies, mais au fond d’une étagère dont personne ne parle. La Place se fait connaitre principalement par le bouche-à-oreille qui fonctionne plutôt bien, mais aussi à travers les présentations. La Place est aussi commandée par les bibliothèques en Algérie, en France et dans d’autres pays.

Quant au financement, la revue est financée par les ventes, mais aussi par des subventions.

Enfin, les difficultés du monde de l’édition ne sont pas propres à la Place ni à l’Algérie d’ailleurs, on fait face à une crise mondiale de l’impression ; le papier et l’encre coutant de plus en plus chers.

Réception : La Place trouve-t-elle un écho et comment la revue est-elle accueillie ? Quelles sont les critiques auxquelles vous avez eu à faire face ?

La revue est vraiment bien accueillie, car il s’agit d’un nouvel objet, mais aussi parce qu’on assume totalement notre identité. Il y a eu un enthousiasme énorme lorsqu’on a fait le lancement à Rhizome, à Alger, du numéro 0. Le fait que ce soit juste après le hirak peut expliquer la soif, la dynamique de création, mais aussi une sorte de vide à combler. On a aussi été contacté par des libraires à l’étranger en Tunisie, au Maroc, en Égypte, en Belgique…

On a aussi très bien été accueilli dans des villes en dehors d’Alger. On a fait des présentations à peu partout à Tlemcen, Constantine, Oran, Tizi-Ouzou, Annaba. On a aussi été invité par le salon du livre du village de Ben-Yenni et c’était assez drôle que la salle soit pleine d’hommes, comme souvent d’ailleurs dans les petites villes. On a parlé de féminisme et du hirak sans que ça ne pose problème.

Lorsqu’on écrit, on n’a pas du tout ce genre de préoccupations de censure ou de conséquences en tête sans doute en raison du fait que ces sujets (santé, portraits de femmes…). On ne donne jamais de directive et on ne censure jamais nos contributrices. Mais après tout, si on pousse la réflexion, peut-être qu’il y a une forme de censure intégrée et on connait nos limites.

Lectorat : Quels sont les lecteurs de La Place ? Le lectorat est-il plutôt féminin, plutôt issu du monde de la culture, de la recherche et du militantisme ? Avez-vous eu des retours de lecteurs ?

La plupart des lecteurs sont issus du militantisme. À Beni Yenni par exemple, il s’agissait de militants de gauche qui se disent démocrates pourtant ils n’intègrent absolument pas la question des femmes.

Lors des présentations, il y a des personnes qui viennent par curiosité. Plus globalement, les lecteurs et lectrices sont généralement jeunes, autour de la vingtaine et sont étudiants et étudiantes. Mais en tout état de cause, on ne prétend pas toucher un public qui est complètement en dehors du milieu scolaire et universitaire. On nous reproche parfois de ne pas viser les femmes agricoles ou les femmes au fond des villages, mais on n’a pas cette prétention parce que de toutes les manières on écrit donc il faut que ce soit des femmes qui lisent, qui ont accès à une librairie ou à internet et qui peuvent récupérer les numéros de la revue s’ils n’ont pas les moyens de l’acheter à 2000 D.A. On cherche toutefois à ce que les articles soient accessibles dans leur écriture, les thématiques abordées et le bilinguisme tout en étant rigoureux.

Lutte pour l’égalité : Enfin, vous écrivez dans votre édito n°3, que le jour où lutter pour l’égalité ne sera plus nécessaire, vous arrêterez peut-être de faire La Place. Entendez-vous votre lutte pour l’égalité uniquement dans une lutte contre le patriarcat et pour l’égalité des droits entre hommes et femmes telle que garantie par la Constitution algérienne et pourtant bafouée par certaines normes inférieures contenues dans le Code de la famille ou de manière plus large pour la garantie d’une citoyenneté effective pour toutes et tous ?

Bien évidemment les deux. Pour nous, il y a évidemment une lutte pour que les hommes et les femmes soient traités de la même manière en droit et dans l’effectivité. Si certaines lois vont dans notre sens et nous donnent des droits, ce n’est pas toujours le cas dans les faits. Parfois ce sont des luttes et des questions citoyennes qui conduisent à un changement de la loi et à d’autres moments, la loi est imposée et engendre un changement sociétal.

[1] Pour rappel, une joggeuse a été agressée par des hommes quelques minutes avant la rupture du jeûne en plein mois de Ramadan qui lui ont rétorqué : « plastek fel cousina » (ta place est dans la cuisine).