L’accord franco-algérien de 1968 : instrument de coopération devenu outil de confrontation ?

A l’issue d’un débat particulièrement tendu, sur fond de crispations diplomatiques entre la France et l’Algérie, le parlement français a adopté, le 25 octobre 2025, une résolution appelant à dénoncer les accords franco-algériens de 1968. Que recouvrent exactement ces accords?

Obsession de l’extrême-droite et de la droite dure depuis des lustres – Lionel Stoléru, alors Secrétaire d’État à l’Immigration sous Valéry Giscard d’Estaing, avait sérieusement menacé en 1978 d’en finir avec ce traité et, dans la foulée, avec les accords d’Évian aussi -, la dénonciation de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 (relatif à la circulation, à l’emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles) est revenue avec force dans le débat public. La note d’étude à charge rédigée en mai 2023 par Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie, pour Fondapol, un Think thank marqué à droite, qui concluait à la nécessaire dénonciation unilatérale de l’accord de 1968, servit de fondement prétendument juridique à ce qui n’était en réalité que positionnement sur les thèses les plus extrémistes à droite.

Le contexte très hostile à l’immigration dans lequel fut débattue et adoptée la loi du 24 janvier 2024 « pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration » (CIAI) cristallisa comme jamais auparavant la convergence de toutes les droites pour exiger la dénonciation unilatérale de l’accord de 1968 : Éric Ciotti, Marine Lepen, Éric Zemmour, Marion Maréchal, rejoints par Édouard Philippe, se déclarèrent, chacun à sa manière, opposés au maintien de l’accord. La dénonciation de l’accord de 1968 devint le mot d’ordre de la quasi-totalité des droites françaises et parfois même jusque dans les rangs d’une certaine gauche autoritaire : Manuel Valls a lui aussi appelé à la dénonciation de l’accord. Bruno Retailleau, alors président du groupe LR au Sénat, allait se distinguer en initiant et en faisant porter par le groupe LR à l’Assemblée un projet de résolution appelant à la dénonciation de l’accord de 1968. La question quittait ainsi le terrain du simple discours politique pour prendre une tournure plus institutionnelle.

Le rejet de la proposition par les députés ne mit pas fin à ce type de tentative. L’avant-dernière, retirée avant discussion et vote, émanait d’Éric Ciotti qui espérait l’appui des droites représentées à l’Assemblée pour la faire adopter. Mais on connaît aussi l’obsession des droites sur le sujet, d’autant que le contexte très détérioré des relations algéro-françaises leur en fournit le carburant tant espéré. Entre-temps, Bruno Retailleau, devenu le principal pourfendeur de l’accord de 1968, entre au gouvernement en septembre 2024 en tant que ministre de l’Intérieur, pour ne le quitter que le 12 octobre 2025 malgré deux changements de Premier ministre. À ce poste, il s’est toujours montré très offensif envers l’Algérie. La question des OQTF (et des visas) traitée par Bruno Retailleau en lien direct avec l’accord de 1968 alors qu’elle n’a à voir qu’avec l’arrangement de 1994 non publié (il s’agit d’un protocole d’accord signé à Alger le 28 septembre 1994 mais ratifié par décret présidentiel et publié seulement le 8 mai 1996 sans aucune annexe en décrivant le contenu!), le revirement de la position française sur la question du Sahara occidental et l’affaire Sansal acquièrent à ses yeux un quasi-statut de politique étrangère de la France vis-à-vis de l’Algérie. Pour s’en tenir à cette ligne, Bruno Retailleau juge l’accord de 1968 « (…) déséquilibré, très avantageux pour l’Algérie, désavantageux pour la France ». Il le considère comme un instrument destiné en réalité à faciliter l’entrée, le séjour et l’établissement des ressortissants algériens, leur accordant des avantages exorbitants au regard du droit commun des étrangers contribuant ainsi à mettre en échec la politique de maîtrise de l’immigration. Il convient donc de s’en défaire, de préférence, par la manière forte qu’il n’aura de cesse de prôner en contradiction avec la position du ministre de l’Europe et des affaires étrangères qui,  avec l’aval d’abord implicite puis explicite d’Emmanuel Macron, prône la voie plus soft de la diplomatie avant, toujours avec l’accord du président Macron qui change de pied, de s’aligner sur la position de Bruno Retailleau.

Le durcissement s’est confirmé lorsque, à l’initiative du Rassemblement National, est finalement adoptée par l’Assemblée nationale, le 30 octobre 2025, une résolution législative visant à dénoncer l’accord franco-algérien de 1968. Acquise à une voix près, avec le soutien de l’Union des droites pour la République d’Éric Ciotti et de députés Les Républicains et Horizons, le parti d’Édouard Philippe, cette résolution est dépourvue de toute valeur juridique contraignante à l’égard de l’exécutif. Même si le nouveau ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a immédiatement mis en garde contre la méthode du « bras de fer » avec Alger, l’accord de 1968 continue de symboliser l’obsession algérienne de l’extrême droite et de la droite.

« Contrairement à ce que soutient la droite française, l’accord de 1968 n’a donc pas été signé dans le but d’attirer la main-d’œuvre algérienne mais bien au contraire dans le but d’en freiner l’essor. »

En toile de fond des critiques de ses détracteurs, la même antienne : l’accord de 1968 serait une concession généreuse faite dans un contexte de recherche de main-d’œuvre étrangère pour les besoins du développement, alors rapide, de l’économie française. Aujourd’hui, ce besoin n’existant plus, l’accord n’a plus de raisons d’être et doit être dénoncé. D’autant qu’il accorderait des avantages indus aux Algériens dont, qui plus est, les autorités refusent de reprendre leurs ressortissants sous OQTF. Présenté de la sorte l’accord passe, aux yeux d’une opinion publique peu avertie des réalités migratoires mais suffisamment imprégnée du discours idéologique liant sécurité, délinquance et immigration, pour un privilège injustifié qu’il convient d’abolir. Mais replacé dans son contexte historique, l’accord de 1968 livre une autre réalité.
 

L’accord de 1968 n’était pas destiné à attirer l’immigration algérienne mais à la freiner

Prolongement des Accords d’Évian, l’accord de 1968 visait à « sauver » la libre circulation qu’organisaient ces accords. Toutefois, motivée à l’origine par la protection de la « minorité européenne » dont on pensait qu’elle resterait en Algérie, la libre circulation perdit assez vite son intérêt pour la partie française à la suite du départ massif et imprévu de ses ressortissants. Dans le même temps, les 350 000 Algériens déjà installés en France deviennent immigrés au sein de ce qui auparavant, juridiquement du moins, était leur pays. Ils deviennent ressortissants algériens tout en se maintenant en France. Leur retour en Algérie ne s’étant donc pas produit et, pour certains d’entre eux, leur maintien en France s’avérant utile pour l’économie française, se met en place dès 1963 une politique négociée bilatéralement de contingentement de l’immigration de travail salarié. L’accord de 1968 consacrait cette politique et fixait un quota annuel de 35 000 travailleurs salariés pour une première période de 3 ans, ramené à 25 000 en 1971 au moment de la révision prévue du quota qui eut lieu en pleine « crise » suite à la nationalisation des hydrocarbures et dans un climat « anti-immigrés » algériens marqué par une série d’assassinats à caractère raciste.

Contrairement à ce que soutient la droite française, l’accord de 1968 n’a donc pas été signé dans le but d’attirer la main-d’œuvre algérienne mais bien au contraire dans le but d’en freiner l’essor. En effet, l’accord est venu mettre un terme à la liberté de circulation à des fins de travail salarié. Seule subsistait la liberté de circulation et d’établissement pour des motifs autres que de travail salarié.

Les intérêts des deux États commencèrent à diverger très tôt sur la libre circulation de travail salarié autant sur le nombre que sur la qualification de la main d’œuvre à maintenir et celle à accueillir encore en France. Se mettent dès lors en place, côté français, une stratégie d’érosion de la libre circulation et, côté algérien, une politique d’accommodement avec ce qu’il en subsisterait. L’accord de 1968 est le fragile compromis entre ces intérêts divergents laissant subsister la liberté de circulation, de séjour et d’établissement pour travail non-salarié mais limitant celle des travailleurs salariés. Ces stratégies se poursuivront à travers des avenants consolidant parfois les droits des immigrés algériens, mais réduisant toujours le champ de la libre circulation tel qu’originellement dessiné. Totem à bruler pour, dorénavant, un assez large spectre politique français dont la nostalgie de la période coloniale corrélée au discours liant immigration et insécurité fait toujours office d’argument électoral, l’accord de 1968 représente aux yeux des autorités algériennes, idéologiquement, un acquis sur l’ancienne puissance coloniale et, politiquement, un instrument de défense des Algériens établis en France, ce qui, d’un côté comme de l’autre, autorise les instrumentalisations les plus audacieuses.
 

Des avantages réels mais en nombre limité et strictement encadrés

De quoi sont faits les « avantages » que ne cessent de dénoncer droite et extrême-droite ? Quelques exemples permettent d’en rendre compte. Le visa de court séjour, rendu obligatoire en 1986, permettrait à son détenteur « de faire jouer l’ensemble des dispositions » de l’accord une fois arrivé en France, claironne-t-on. Ce n’est exact que dans des cas limités. Peuvent en effet entrer pour s’installer en France munis d’un visa de court séjour le conjoint (e) rejoignant de Français(e) ; le conjoint étranger d’un Algérien titulaire d’un titre de séjour « scientifique ». Il peut aussi arriver qu’un porteur de visa de court séjour se maintienne irrégulièrement sur le territoire, c’est le cas le plus répandu selon toute vraisemblance à défaut de données statistiques fiables, et demande une régularisation. Dix ans de présence sont nécessaires mais la « régularisation par le travail » de feue la circulaire Valls de 2012 ou, depuis la loi CIAI de 2024, pour les « métiers en tension », qui permet d’écourter ce délai, n’est pas ouverte aux Algériens. Bien-sûr, le visa de court séjour ne permet pas d’exercer légalement une activité professionnelle salariée comme non salariée. Hors ces cas, la quasi-totalité des autres catégories d’Algériens venant s’installer en France (l’article 9 de l’Accord modifié de 1968 en dénombre 10) est tenue d’obtenir au préalable un visa de long séjour dont les conditions de délivrance s’inscrivent dans des procédures de droit commun non-régies par l’accord de 1968.

Est également décriée la liberté d’établissement, notamment pour les commerçants, car ce statut s’obtiendrait trop facilement. Ce n’est exact qu’en théorie. Dans la pratique, pour l’Algérien voulant s’installer en France sous statut de commerçant, la procédure n’est pas différente de celle que doivent suivre les autres étrangers à l’exclusion notable de la non-vérification préalable de la viabilité économique du projet. Comme les autres étrangers, il faut obtenir au préalable depuis le pays d’origine un visa de long séjour mention « commerçant » dont les principales modalités de délivrance par les services consulaires sont soumises aux règles de droit commun et non à l’Accord de 1968 et peu nombreux sont ceux qui l’obtiennent. L’exception, et c’est ce qui est souvent dénoncé comme la « fabrique de faux commerçants étudiants », concerne le changement de statut qui permet à un Algérien en situation régulière au moment de la demande de changer de statut pour passer de salarié ou étudiant à commerçant. Mais ce n’est pas ouvert aux seuls Algériens dont « l’avantage » consiste seulement à ne pas justifier au préalable de la viabilité économique immédiate du commerce envisagé.

Les conditions du regroupement familial sont aussi jugées trop avantageuses pour les Algériens. Ce n’est pas faux mais exagéré. Malgré la signature de l’accord de 1968, la situation est restée très désavantageuse pour les immigrés algériens jusqu’au rattrapage effectué par le 1er avenant à l’accord en 1985. La situation s’est alors améliorée mais est restée depuis figée à l’avenant de 2001 et paraît aujourd’hui meilleure que dans le droit commun : le regroupement peut être demandé après 12 mois de résidence régulière au lieu de 18 mois pour les autres étrangers. Les conditions de ressources sont également moins drastiques que pour les autres étrangers. Pour sa réalisation, le regroupement est pareillement soumis aux règles du droit des étrangers et ce sont les autorités françaises qui valident ou non la demande de regroupement.

Est critiqué également le fait que, à l’inverse des autres étrangers, les primo-arrivants algériens ne sont pas obligés de signer le contrat d’intégration républicaine. Formellement, c’est exact. En pratique, les statistiques de l’OFII montrent que la majorité d’entre eux le font volontairement. Ils ne sont pas non plus soumis, comme les autres étrangers, à l’obligation de signer le contrat d’engagement républicain introduit par la loi CIAI dont le non-respect expose à la non-délivrance, au non-renouvellement ou au retrait du titre de séjour. L’obligation de signature de ces engagements ajouterait en effet au contenu de l’accord de 1968 et serait, en cas de contentieux, jugée non-conforme par le Conseil d’État qui considère que l’administration ne doit ni ajouter ni retrancher au droit spécifique aux Algériens.

Pour clore ce tour d’horizon bien incomplet, il convient de relever que les détracteurs passent sous silence le déficit de protection dont font l’objet les étudiants algériens qui ne peuvent bénéficier des mesures favorables introduites par les lois de 2004, 2007, 2016, 2018 et 2024 alors même que c’est dans ce domaine que de réels droits avantageux sont ouverts, les pénalisant par rapport aux étudiants d’autres nationalités. Cet aspect est d’ailleurs souvent mis en avant par certaines voix algériennes qui voudraient que l’accord de 1968 soit plutôt dénoncé que maintenu à défaut d’être révisé sur ce point et d’autres encore comme la régularisation par le travail dont les Algériens ne peuvent bénéficier. Ainsi en va-t-il d’une panoplie de titres de séjours dont ne peuvent bénéficier les Algériens : « passeport-talent », « talent-famille », « talent-chercheur », « talent-porteur de projet » ou « talent-salarié qualifié » qui, obtenus, ouvrent sur un titre de séjour pluriannuel.

C’est vite oublier que du point de vue de son cadre général, l’accord de 1968 constitue une solide protection contre les changements fréquents qu’opèrent les parlementaires français en matière de droit des étrangers toujours plus restrictif. Or, pour les Algériens, la révision de leur statut n’est pas du ressort du Parlement français : tout changement ne peut intervenir qu’à la condition que l’accord de 1968 soit lui-même modifié. Or, le Parlement n’est pas titulaire d’une telle compétence. Le regain d’intérêt en France pour la dénonciation de l’accord de 1968 s’explique donc en partie par des préoccupations sous-jacentes : dans un contexte de retour en force des idées souverainistes et identitaires, les droites refusent de voir les parlementaires, représentants de la souveraineté populaire, empêchés de légiférer sur l’immigration algérienne au motif que l’accord de 1968, car traité international, s’impose à la loi en raison de la logique de l’État de droit.
 

Quand contester l’accord de 1968 permet aussi d’attaquer l’État de droit

Aujourd’hui, l’accord de 1968 modifié régit de manière complète la situation des Algériens, sauf pour ce qui relève de la procédure de reconduite à la frontière – dont l’obligation de quitter le territoire français (OQTF) est la face la plus médiatisée – , des contrôles et sanctions et de l’asile, situations dans lesquelles les Algériens sont, comme les autres étrangers, soumis au droit commun. La caractéristique principale de cet accord est que toute modification de fond échappe au législateur, ce texte, traité international, s’imposant à la loi interne. Raison pour laquelle la contestation de cet accord par les droites, outre qu’il concède à leurs yeux un puissant levier de négociation diplomatique à la partie algérienne, constitue pour elles un intérêt double. D’abord capter le vote d’un certain électorat encore perméable à la nostalgie coloniale et au discours qui la caractérise sur l’insécurité présentée comme inhérente à l’immigration, notamment algérienne. Ensuite, en faire une ressource politico-juridique servant le discours des droites s’attaquant à l’État de droit. En effet, puisque l’accord de 1968 est un traité et qu’il se situe en conséquence au-dessus de la loi interne dans la hiérarchie des normes au fondement de l’État de droit et que, par suite, le parlement se trouve empêché de le mettre en conformité avec le droit commun des étrangers, contester son maintien c’est, en filigrane, remettre en cause la légitimité de la hiérarchie des normes, partant, de l’État de droit lui-même.

Cette démarche s’inscrit en fait dans la forte offensive menée depuis des années déjà contre l’État de droit comme l’a synthétisé dans un article récent Jacques Chevallier, professeur émérite de droit public. Membre de l’exécutif jusqu’en octobre 2025, Brunot Retailleau, alors encore ministre de l’Intérieur, qui militait aussi pour un référendum sur l’immigration et pour qui « l’État de droit, ça n’est pas intangible, ni sacré », s’inscrivait résolument dans ce courant. On comprend dans ces conditions que l’accord de 1968 concentre les attaques de nombreux acteurs de l’extrême-droite désormais élargie à la presque totalité des droites. La résolution législative du 30 octobre 2025 représente même une ébauche de l’« union des droites » tant recherchée par l’extrême droite.

« La caractéristique principale de cet accord est que toute modification de fond échappe au législateur, ce texte, traité international, s’imposant à la loi interne. »

Côté algérien, l’accord s’inscrit dans l’entreprise de légitimation du discours politique à destination de la diaspora établie en France cherchant à lui donner le sentiment d’une protection singulière et spécifique. Vis-à-vis de la classe politique française, l’accord sert de moyen pour tenir symboliquement tête à la droite et surtout à l’extrême-droite avec laquelle la relation, coloniale comme postcoloniale, n’est pas un long fleuve tranquille qui autoriserait l’abandon soudain du statut particulier reconnu aux ressortissants algériens pour un statut à coup sûr moins favorable aligné sur le droit commun des étrangers.
 

Choisir entre discorde maximale et entente a minima

Modifié pour la 3ème et dernière fois en 2001, l’accord régit aujourd’hui le statut de près de 890 000 immigrés algériens. Figé à cette date, il a fait l’objet d’un projet avorté de 4eme avenant. Des positions tranchées y étaient apparues. L’élection présidentielle de 2012, perdue par la droite, mit fin au processus. Lors des discussions entamées en 2009 et poursuivies en 2010, la tonalité d’ensemble, côté français, était dominée par la lutte contre l’immigration irrégulière, la demande d’instauration de la réciprocité des droits pour les citoyens français, la mise en conformité de l’accord de 1968 avec le droit commun en contrepartie de l’amélioration des conditions de circulation et de séjour temporaire pour des catégories déterminées d’Algériens. Côté algérien, il s’agissait, tout en conservant les droits acquis, de les renforcer, notamment par l’allongement de la durée de validité des certificats de résident de 1 an, titres de séjour les plus nombreux pour les Algériens, la pluri annualité de certains titres de séjour notamment ceux des étudiants, l’instauration d’un système de visas à entrées multiples et des facilités de circulation, notamment pour raison familiale, successorale ou de santé.

Au regard de la législation actuelle du droit commun des étrangers, c’est-à-dire la loi CIAI de 2024 non applicable par définition aux Algériens sauf dans ses dispositions relatives à l’éloignement, aux sanctions et à l’asile, l’accord de 1968 conserve un certain nombre d’avantages. Répressive dans sa globalité, la loi CIAI comporte des mesures favorables dont certaines peuvent bénéficier à titre exceptionnel aux Algériens sans qu’il soit besoin de réviser l’accord de 1968 et d’autres, défavorables, mais que neutralise totalement ou en partie l’accord de 1968 dans sa version actuelle. C’est pourquoi la voie de la dénonciation unilatérale, pourtant hasardeuse politiquement et infondée juridiquement, reste d’actualité pour les droites : la proposition de résolution avortée d’Éric Ciotti, reprise avec succès cette fois par le RN en apporte la preuve. La renégociation de l’accord, envisagée un temps par Élisabeth Borne, alors Première ministre, puis par Bruno Retailleau lui-même n’est plus de mise. De nombreux éléments, pour ne rappeler que les plus médiatisés, sont en effet venus faire obstacle à cette voie : la prise de position française en faveur du Maroc sur le conflit du Sahara occidental considérée comme une faute grave par l’Algérie ; l’affaire Sansal dont la résolution n’a pas plus apaisé le climat politique; le cas Christophe Gleizes qui continue à peser sur les relations ; l’affaire des OQTF non-exécutées pour défaut de délivrance de laissez-passer consulaire (LCP) et de celles tout simplement refusées à l’arrivée à un aéroport algérien ; la suspension de l’accord de 1973 sur l’exemption réciproque de visa pour les porteurs de passeport diplomatique ou de service, accueillie en retour par l’Algérie par une dénonciation pure et simple dudit accord, stratégie qui, dans l’action de l’ancien ministre de l’Intérieur, visait à jeter le trouble à l’intérieur des cercles du pouvoir algérien.

« Pour les deux pays, se pose une question centrale : jusqu’à quel point et avec quels moyens les pouvoirs en place sont-ils prêts à redéfinir une relation qui ne soit pas prisonnière de la sempiternelle confrontation mémorielle avec tous les dégâts collatéraux qu’elle charrie ? »

En définitive, les turbulences dans les relations franco-algériennes se sont aggravées faisant de l’accord de 1968 l’instrument, en France, de « coups politiques » qui n’ont pas fini de révéler leur intention première : se donner les moyens électoraux des ambitions annoncées ou seulement suggérées pour 2027. Côté algérien, le Président Tebboune, après avoir fait de la dénonciation de l’accord une ligne rouge, semble ne plus en faire un tabou puisqu’il le considère désormais comme « une coquille vide » envoyant le message que ce levier pèse peu dans le bras de fer franco-algérien. « Démonétisant » ainsi l’accord de 1968 comme moyen de pression française comme levier de négociation contrainte, la partie algérienne fait montre en même temps d’une certaine discrétion sur ses intentions réelles dont on devine toutefois qu’elles ne sont pas sans lien avec une volonté de remise à plat de ses relations avec la France, quitte à envisager le pire. Côté français, même si la revendication de dénonciation unilatérale n’est pas totalement abandonnée, il semble que depuis la survenue de l’affaire Sansal, l’accord de 1968 soit passé, malgré des tentatives d’instrumentalisation par quelques politiciens en mal de reconnaissance, au second plan tant les difficultés politico-administratives internes qu’une dénonciation brutale ne manquerait pas de provoquer seraient grandes. Partie pour durer, l’actuelle crise des relations franco-algériennes, dont l’accord de 1968 n’est pas le noeud gordien contrairement à ce que veulent en faire droite et extrême-droite, nécessite, pour être dépassée, une remise à plat des demandes des deux parties dans un cadre diplomatique apaisé.

La perspective de l’élection présidentielle française de 2027 attise bien des convoitises politiques dont certaines, calquées sur la vision trumpiste de relations internationales où la force prime sur le droit, restent sur la ligne maximaliste de la dénonciation unilatérale de l’accord de 1968. Ces forces, si elles devaient persister dans leur ligne politique revancharde et si elles accédaient au pouvoir, voudront concrétiser ce qu’elles n’ont cessé de réclamer depuis fort longtemps : le divorce enfin entre la France et l’Algérie. Et ce serait peut-être, comme le souhaitent dorénavant certains des deux côtés de la Méditerranée, un mal pour un bien : tourner définitivement la page de la période coloniale pour en écrire une autre qui ne soit plus prisonnière de ce passé si tragique, non pas en le passant à la trappe mais au contraire en lui reconnaissant le juste rôle qui est le sien dans la réconciliation des deux peuples. Ceci ne peut se faire sous l’égide du droit de la force qui a pour fonction de creuser les antagonismes au lieu de les dépasser. Pour rappel, lors des négociations des accords d’Évian, la partie française tenait à ce que le futur État algérien ratifie la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH). Ce qui fut fait. La France voulait cette ratification pour donner un fondement international à la liberté de circulation, l’un des axes importants des accords d’Évian. L’accord de 1968 se fonde expressément sur ces accords. La libre circulation, certes limitée dans son champ d’application et fortement contrariée par l’instauration en 1986 du visa obligatoire d’entrée en France (avec réciprocité en Algérie), y reste cependant présente ne serait-ce que par la liberté d’établissement toujours active. Chercher à s’en défaire aujourd’hui reviendrait à renier ses valeurs humanistes et à s’inscrire résolument dans le camp des démolisseurs du droit international.

Il existe encore en France des forces politiques qui n’adhèrent pas à une telle perspective et qui ne sont pas insensibles à la redéfinition positive de la relation avec l’Algérie. De la même manière qu’en Algérie il existe des intérêts politiques contradictoires qui peuvent polluer une approche sereine de la relation avec l’ancien colonisateur. Pour les deux pays, se pose une question centrale : jusqu’à quel point et avec quels moyens les pouvoirs en place sont-ils prêts à redéfinir une relation qui ne soit pas prisonnière de la sempiternelle confrontation mémorielle avec tous les dégâts collatéraux qu’elle charrie ? En relations internationales comme en économie, le principe de réalité, qui a pour vertu et travers d’imprimer une orientation inévitable aux décisions, s’imposera aux deux pays. La renégociation de l’accord de 1968, nécessairement éloignée du giron des forces négatives, pourrait être un facteur facilitateur, certes dans un environnement international et régional des plus volatiles, d’une relation redéfinie sur la base de l’égalité souveraine des États et de l’intérêt bien compris des deux peuples.

Hocine Zeghbib
Maître de conférences honoraire, chercheur au CREAM
Faculté de droit – Université Montpellier