À croire les médias en Algérie, bientôt on ira en vacances dans le sud, bronzer sur les dunes de Gara Djebilet tant on ne tarit pas d’éloges sur ce projet destiné à exploiter et transporter du minerai de fer en plein milieu du désert.
Un député a même proposé de créer une commune toute neuve dans cette région isolée et de la baptiser Houari Boumediene, comme ça, pour le panache.
Dans le concert de louanges, les médias, avant même l’inauguration, tous en rang d’oignons, chœur bien peigné. Un seul refrain, une tonalité unique, pas de contrepoint, une note tenue à bloc, fermata. Comme le bip d’un cœur qui lâche : aigu, lancinant, comme une ligne plate à l’horizon.
On a même eu droit à un compte rendu d’articles inexistants. Des fausses nouvelles en série, comme un collier de nouilles que les enfants de maternelle offrent le jour de la fête des Mères. C’est mignon, mais ça n’a que la valeur du sourire qui se dessine sur le visage d’une maman.
En revanche, chut, Motus sur l’arrestation bizarre de Djelloul Slama, l’expert en économie qui a ouvert sa gueule sur la chaîne El Hayat de Habet Hannachi.
Il a dit cash : l’investissement serait rentable que si on balance encore des millions pour déphosphorer et transformer ce minerai en fer. Sinon, en a pour 50 ans à amortir les millions investis dans le sable.
Aujourd’hui, la vidéo a disparu, autant sur la chaîne YouTube d’El Hayat que sur celle de Slama.
Pourtant, cet expert n’a exprimé qu’un point de vue technique, voire comptable. Pas de quoi faire trembler les puissants. Mais non : il n’a pas suivi le chœur des lèche-bottes. Une fausse note, et hop, menottes.
Gara Djebilet représente un défi. La mine est connue depuis 1952. La réserve est estimée depuis longtemps. Le minerai est analysé et sa haute teneur en phosphore est connue. Et Gara Djebilet est loin d’un port ou d’une installation sidérurgique.
Il reste que c’est un beau risque que l’Algérie prend, et, justement, cette idée de risque est inhérente à un investissement, quel qu’il soit.
Personne n’en voudrait au gouvernement de tenter le coup. Le jeu vaut la chandelle, peut-être.
Mais voilà : dans l’« Algérie nouvelle », les jours qui chantent, c’est au quotidien. Toujours vers de nouvelles victoires, de nouvelles réalisations en fanfares. Rien que du bon, du beau, du magnifique, du grandiose, du symphonique, de l’épique à longueur de page.
Le débat public sur Gara Djebilet est impossible, voire dangereux. Seule la grand-messe patriotarde est permise. Pourtant, s’il est un secteur qui n’entend rien aux slogans, c’est bien l’économie. Elle ne comprend que les chiffres, cette g**ce.
Lors de la rencontre du président Tebboune avec les médias la semaine passée, Habet Hannachi a posé une question très évocatrice de l’ambiance morbide dans laquelle survivent les gens de la presse en ce moment au pays : « Un journaliste pourrait-il balancer un papier sur un ministre pourri par la corruption ? »
Anchar kima t’hab, publie comme tu le souhaites, a répondu le président.
Le fait même de penser qu’il faille entendre de la bouche de Tebboune que les journalistes ont le droit de faire leur travail — enquêter, recouper les informations et publier — est symptomatique de la faillite des médias dans ce pays.
Slama, quant à lui, a simplement exprimé un avis, un truc presque technique, une opinion qui gratte un peu. Résultat : menottes, prison, et à l’heure qu’il est, ni la justice ni ses avocats n’ont dit dans quel trou à rats il passe ses nuits ni quelle accusation le cloue là.
On prête à Idi Amin Dada, qui tenait l’Ouganda d’une main de fer de 1971 à 1979, une phrase en or : « La liberté d’expression est garantie ici, mais je ne peux pas garantir la liberté d’après l’expression. »

