C’était, pour les uns, la journée de commémoration du Hirak. C’était la « Journée nationale de fraternité et de cohésion entre le Peuple et son Armée pour la démocratie », selon le décret présidentiel 20-47 du 25 Joumada Ethania 1441, alias 19 février 2020.
Deux visions d’un même événement fondateur de l’histoire de l’Algérie moderne, dont la paternité revient — faut-il le rappeler — au peuple seul. Dommage. Pour une fois on tenait un consensus sur autre chose qu’un but à la 89e minute de l’équipe nationale.
Donc, deux façons de solenniser le Hirak. La première : brillante, intelligente, rafraîchissante, cependant, interdite de séjour chez elle. Réfugiée dans des salles anonymes ou dans des restos à l’étranger, ou bien réduite à des communiqués qui tournent sur le web comme des bouteilles à la mer numérique. Des tentatives de garder une flamme allumée, comme les hommes préhistoriques veillaient sur une braise incandescente en apprenant à domestiquer le feu.
La seconde, terne, fanée, sans âme, celle d’un pouvoir qui s’arroge le droit du créateur quand il enseigna un jour tous les noms à Adam au début de la création. Une magie pour faire volatiliser les choses et les gens. Un pouvoir qui refuse de prononcer le mot que les Algériens ont choisi en 2019, comme si effacer un nom suffisait à effacer l’histoire.
Qu’on s’entende : que le régime veuille rebaptiser le mouvement, très bien, qu’il se fasse plaisir. Mais qu’il ait au moins le courage, la décence, l’humilité d’admettre que son point de vue n’est pas partagé. Et, surtout, qu’il accepte d’en discuter. Chacun apportera ses arguments. On se battra à coups d’idées. À la fin, ce sont les démonstrations les plus convaincantes qui imposeront le nom.
Or, s’il est bien une chose devenue impossible dans ce pays, c’est le débat.
Les parrains de la « Journée nationale de fraternité et de cohésion entre le Peuple et son Armée pour la démocratie » ont d’ailleurs réussi l’exploit de servir une commémoration honteuse, parfois franchement ridicule.
Ennahar nous pond un texte poussif sur la transformation du Hirak en grand chantier de développement, en citant le président du Conseil de la nation sans qu’on sache s’il parle au planton, à la télé ou dans le vide : entrevue, communiqué ou incantation ? Allez savoir.
Echorouk, lui, lâche une brève obscure pour dire que le ministère de la Défense s’est souvenu de la journée. Où ? Quand ? Comment ? Le truc tombe comme une apparition mariale. En vrai, le journal recycle un éditorial de la revue de l’armée, El Djeich, lui-même déjà servi par l’APS le 9 février. El Moudjahid remet une couche avec le président du Conseil de la nation. El Watan étire un monologue insipide pour nous apprendre, tenez-vous bien, que le ministère de la Défense a publié une déclaration sur son site web. Champagne ! Halal bien entendu.
Et le pouvoir, armé jusqu’aux dents en moyens symboliques, n’arrive pas à aller au bout de sa propre mise en scène.
Le décret qui affuble le Hirak d’un pseudonyme, précise, à l’article 2 : « Cette journée est célébrée à travers l’ensemble du territoire national par des manifestations et activités tendant à renforcer les liens de fraternité et de cohésion nationale et à consacrer l’esprit de solidarité entre le Peuple et son Armée pour la démocratie. »
Manifestations, activités ? Que nenni. Pas même une troupe de zernadjia, pas un coup de baroud folklorique, pas une patrouille de scouts défilant dans la poussière des rues des villes et villages. Rien. Dans un pays où les manifestations publiques sont interdites et les activités politiques proscrites, cet article 2 devrait, honnêtement, être remplacé par un soupir.
Restent alors, en face, les maigres commémorations têtues du Hirak populaire. Dans ces veillées-là, ce qui prend toute la place, c’est l’ombre des détenus. Ils sont au moins 208 aujourd’hui. Certains sortent après avoir purgé leur peine, d’autres entrent pour les remplacer comme dans un manège lugubre qui ne semble pas vouloir s’arrêter depuis sept ans.
Au fond, plus encore que pour entretenir la flamme d’une révolte populaire magnifique, commémorer le Hirak sert surtout à ne pas oublier ces Algériens embastillés pour avoir eu l’impolitesse d’oser parler.

