Image générée par l’IA
Le pape Léon XIV a débarqué à Alger le 13 avril. C’était pour une visite historique de trois jours. Amen. Pendant ce temps-là, à Blida, à une soixantaine de kilomètres de la capitale — pour reprendre la vieille rhétorique journalistique de la décennie noire — on enregistrait un double attentat.
Deux kamikazes avec des ceintures d’explosifs, probablement. Brodons : des colis suspects par-ci, des engins détonants étonnants par-là, ont été désamorcés dit-on. Personne ne sait exactement. Mais beaucoup de gens ont entendu dire.
À Blida, outre les explosions, les vidéos tournées au téléphone mobile intelligent montrent le déploiement de force, la panique autour du commissariat sur le boulevard Mohamed Boudiaf, les rideaux de fer des commerces tirés, les entreprises calfeutrées. Le vieux réflexe de se barricader, toujours nécessaire, souvent vital, est remonté du fin fond du baluchon de l’histoire.
Le pouvoir, lui, a fait ce qu’il fait habituellement. Il s’est recroquevillé. Il a fermé les écoutilles. Pas même un petit communiqué du ministère de la Défense. Pas une phrase, pas un mot pour sauver les apparences. Il a simplement imité des gamins lorsqu’ils sont effrayés. « Si je ferme les yeux, tu n’existes pas ».
Le pape, de son côté, a suivi son itinéraire. Son voyage entre Alger et Annaba était réglé comme une horloge suisse. Le protocole était irréprochable, pas un galon de travers, pas une mèche qui dépasse.
Bien entendu, on avait probablement peur que l’affaire de Blida vienne entacher un événement « qad eddenia », comme me l’a soufflé très vite une amie à Alger. Et puis, les mauvaises nouvelles, ça fait des taches sur les photos souvenirs des grandes cérémonies.
Néanmoins, à bien y regarder, les vrais problèmes n’étaient plus les deux demeurés qui s’étaient fait sauter à Blida, et cela assez rapidement. Eux ont fait ce qu’ils croyaient devoir faire, tragiquement, idiotement.
En fait, plus le temps passait, plus on observait que les dégâts les plus effrayants étaient du côté de ceux qui ont tenté de nier l’évidence, en espérant que le bruit des bombes se dissoudrait dans le chant des chorales.
Dès que des médias français et arabes se sont emparés de l’histoire, il fallait réagir intelligemment. Blida, ce n’est pas la brousse. Tout le monde a un cousin là-bas, à portée d’un appel sur WhatsApp pour vérifier l’info. Le monde est petit en ces temps nouveaux et télématiques.
Malheureusement, lors de cette veillée des possédés, des pseudos médias marocains — qu’Allah les guide —, surfant sur une vraie information, en ont profité pour régler leurs propres comptes fantasmatiques. Quand le réel t’offre une prise, tu peux y accrocher tes névroses.
Cela dit, on ne le répétera jamais assez. Quand tu sais que le village entier, comme Zeus couvant Ganymède, te dévore du regard, tu tiens ton pantalon à deux mains et tu ne présentes à personne le revers de ta silhouette.
Pendant ce temps, les journalistes algériens sont restés bloqués à la porte d’Alger, bab dzayer, pour ceux qui connaissent, interdits de terrain. Il fallait laisser le champ libre aux rumeurs et aux amateurs de mensonges poissards. Il y a pourtant des journalistes à Blida, des correspondants aussi. Mais à quoi bon ? De toute façon, l’info resterait sous le boisseau.
Nota bene : cette chronique n’est pas là pour accabler les vrais journalistes. Il y en a encore. Elle vise plutôt cette « vieille maladie » des patrons de presse, qui, pour garder leurs avantages et leurs fortunes, s’allongent bien sagement en espérant les compulsions d’un pouvoir en perte de légitimité.
Cela dit, à quoi rimait exactement cette censure de pacotille ?
De guerre lasse, faute de couverture ou d’explication, je suis allé voir du côté des médias sociaux pour dénicher des informations plus concrètes que les on-dit et les peut-être. Une fouille dans la boue numérique : et là, miracle. Je tombe sur un gars informé, Akram Kharief. Et il faut bien dire qu’il y avait là quelque chose de rare. De la mesure, de l’analyse, de l’intelligence, un luxe pantagruélique, par temps de disette.
« Oui il y a eu un attentat, oui les auteurs ont choisi un moment symbolique et NON il ne s’agit pas d’un point de bascule ou l’annonce de troubles à venir », a-t-il écrit. Pour résumer sa pensée, ce sont des choses qui arrivent, même dans les meilleures familles et surtout pas de panique.
On aurait envie de reproduire intégralement sa longue publication sur Facebook — allez la lire — tant elle tient la route, sans trop de majuscules ni de points d’exclamation mitotiques, et notamment sans nous prendre pour des imbéciles
Toutefois, le plus triste dans le carnaval Fi dachra, ce fut la procession des nouveaux anciens moudjahidines des réseaux sociaux. Ces chefs de kasma FLN virtuels se sont répandus avec leurs mythes de la bonbonne de gaz ou de Sirghaz sous une kachabia qui aurait explosé dans un accident cryptographique. Une immense priapée de mots qui tente de faire passer du vacarme pour de l’information.
Akram Kharief rappelait au passage une chose simple. Les citoyens ont autre chose à faire que de jouer aux propagandistes dilettantes.
« Il ne faut plus laisser de place au discours radical, religieux ou pas, sans terrorisme, le pays est devenu invivable à cause de radicaux qui veulent imposer leur idéologie aux autres, c’est ce terrorisme du quotidien, banalisé que nous, citoyens et État, devons chasser, il y a de la place pour tout le monde dans cette Algérie, quelle que soit leur langue, origine, religion, genre et on a tous : Hommes, Femmes, Enfants droit à vivre librement. »
« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement », ce serait, paraît-il, exclamé Boileau en lisant cela.
Pour en revenir à Sa Sainteté Léon XIV, il a visité deux villes algériennes et a marché sur les pas de saint Augustin. Il a parlé de fraternité, de paix et du reste. Les mots étaient justes. Mais le pape n’a pipé mot sur les dizaines de détenus qui croupissent dans les geôles algériennes, souvent pour avoir eux aussi simplement exprimé une opinion sur les « médias soucieux ».

