Le kiosque en faillite : khrouf digital et pneu numérique

Un mercredi sur deux, Le Kiosque en faillite s’empare de l’actualité à chaud : un point de vue désinvolte et satirique, mais avec le regard acéré d’un caracal…

Le Bélier dit de Boualem portant un pneu. Interprétation libre

 

Dans le domaine de la e-gouvernance et de la transformation numérique de l’administration publique, l’Algérie vient d’accomplir un saut-de-mouton qualitatif.

Figurez-vous que le citoyen algérien peut dorénavant commander son khrouf de l’Aïd sur internet, en ligne comme on dit. Avec formulaire sécurisé, s’il vous plaît. À croire que quelqu’un, quelque part, a peur que vous voliez le mouton de votre voisin.

J’ai regardé le processus. C’est comme accéder aux dossiers classifiés d’un centre de recherche nucléaire. Sauf qu’au bout, au lieu d’une ogive, vous avez un mouton géorgien.

Connectez-vous au site Adhahi.dz. Cliquez sur « Réservez votre mouton ». Renseignez un formulaire avec votre numéro d’identification national et votre numéro de carte biométrique. Une fois le paiement effectué, vous recevrez un bon avec code QR pour récupérer la bête. Aïdkoum mabrouk.

Et pour joindre l’acte à la parole, l’État s’est décarcassé pour importer un million de moutons. Il y en aura pour tout le monde, ou presque. Parce qu’à 48 000 DA la bête, ce ne sera pas pour les petites bourses. Il y aura peut-être des Aïd collectifs, entre cousins et voisins, pour collecter la somme nécessaire.
Et ça bêle partout. Dans des avions, dans des bateaux, puis dans des camions qui transporteront ces ovins à travers toutes les régions du pays.

Mais l’Algérie ne saute pas seulement. Elle rebondit aussi. Pour acquérir un pneu, l’automobiliste algérien a, depuis le 10 mai, le droit de commander en ligne, selon les quotas disponibles, jusqu’à un maximum de quatre pneus par an, à raison de deux à la fois, me dit-on. Un ami écrivait sur Facebook que « deux pneus » cela signifiait « roulez en moto ».

Bref, une autre plateforme numérique est disponible.

Étape 1 : Identification biométrique sur le terrain
Votre présence physique est requise. Envoyer votre cousin ne marchera pas. Vous devrez vous rendre en personne au centre de montage désigné, muni du bon de commande, preuve irréfutable que vos pneus existent quelque part. Présentation de l’original de la carte grise, indispensable.

Étape 2 : Protocole de paiement — Sécurité de niveau militaire
Conformément à la stratégie nationale de transition numérique — dont vous ignorez probablement l’existence —, le règlement s’effectue exclusivement par carte CIB ou carte Edahabia. Pas d’argent liquide. Le cash que vous cachez sous les vêtements de la commode n’a plus cours.

Étape 3 : Fenêtre de récupération — délai enclenché
À partir de la notification de réception, vous disposez de soixante-douze heures pour récupérer vos pneumatiques. Passé ce délai, votre commande s’autodétruira automatiquement. Vous entendez la musique de Mission impossible à ce moment fatidique.

Vous me direz : et la presse, dans tout ça, que fait-elle ? Après tout, c’est une chronique consacrée aux médias. Je dois avouer que j’ai cherché un long moment, fouillant les articles et scrutant les journaux télévisés, mais les reportages affligeants donnent plus à pleurer qu’à rire.

Ce qui est écrit et dit rapporte simplement l’information brute et factuelle telle que dictée par Algérie Presse Service, elle-même transcrivant la dictée du ministère ou du service des communications de la présidence. Aucun approfondissement et aucune prise de position.

Cela est d’autant plus glissant pour la presse de tenir un autre propos. Le conseil des ministres du 17 mai a abordé le sujet entre « la stratégie nationale de développement de l’industrie pétrochimique pour la production de matières premières » et « l’avancement des projets du quai minéralier dans le cadre de l’extension du Port d’Annaba ».
C’est un véritable morceau d’anthologie quand un président de la République doit s’occuper des moutons de l’aïd. Le style n’a rien d’enlevant, mais ça vaut la lecture.

« Deuxièmement : concernant le suivi de l’opération d’importation de moutons en prévision de l’Aïd El-Adha.

Après un exposé présenté par le ministre de l’Agriculture, qui s’est engagé, devant le Conseil des ministres, à assurer le succès de l’opération d’importation et la distribution d’un million de moutons 48 heures avant l’Aïd El-Adha, Monsieur le président de la République a donné des instructions à l’effet de veiller, avec davantage de rigueur et à un rythme plus soutenu, à la réussite de l’opération d’importation et à assurer la distribution des moutons dans les meilleures conditions.

– Monsieur le Président a également ordonné l’interdiction de l’abattage des agnelles importées et leur orientation vers l’élevage dans des espaces dédiés à cet effet, en vue de préserver ce cheptel. » (Extrait du communiqué de la présidence de la république).

Il fut un temps, pas si lointain d’ailleurs, où les journalistes avaient osé dire que l’Aïd al Adha s’apparentait à une extermination organisée du cheptel algérien. On interrogeait des spécialistes qui n’avaient pas leur langue dans la poche. Il y avait aussi des avis contraires qui s’exprimaient sur un sujet qui pourrait sembler délicat.
Mais en ces temps lamentables où le code QR remplace le maquignon dans les étables, le silence gêné est vénérable. Dirait le poète aviné.

La situation est risible quand on comprend que ce déploiement d’ingéniosité est destiné à contrer la spéculation. La société semble tenue ferme par des mafias, celle des maquignons, celle des importateurs de pneus, et toutes celles de groupes d’intérêts. Et tout un État n’arrive pas à les contrer si ce n’est — ce qui est désespérant — en réinventant les tickets de rationnement numériques.

Dans les années 1970 ou 1980, le système étatique qui régentait tout — la vente de lait, de pièces détachées, de vêtements et même de pneus — ne s’occupait pas des moutons de l’Aïd.

Les gravures rupestres figurant des béliers à Hadjrat Sidi Boubakeur (Saïda), à Boualem (El Bayadh) ou à Aïn Naga (Biskra) en témoignent. On élève des moutons en Algérie depuis le néolithique.
On fabrique des pneus depuis moins longtemps, certes.

Il y a comme une malédiction qui perdure depuis la nuit des temps et qui retient l’Algérie d’évoluer. Et quand elle évolue, avec des outils technologiques, c’est pour reculer et ce n’est pas forcément pour mieux sauter.