Le kiosque en faillite : le bac avec mention flotte immanquablement mieux que el boti*

Un mercredi sur deux, Le Kiosque en faillite s’empare de l’actualité à chaud : un point de vue désinvolte et satirique, mais avec le regard acéré d’un caracal…

« Fuite des cerveaux », Crédits : Cemile Bingol(2020). Source : i-stock

Bonne nouvelle cette année : le pays n’a pas été plongé dans l’obscurité numérique pour cause de baccalauréat. On s’est débrouillé cette fois pour brouiller le signal uniquement aux abords des centres d’examen. Internet est demeuré accessible aux millions d’Algériens qui ne passaient pas leur bac.

Dans le climat de suspicion généralisée qui revient chaque année, on a dû user du jamming, cette vieille invention née avec la radio. Les téléphones cellulaires, ces coupables récidivistes, ne pouvaient plus ni transmettre ni recevoir de données pendant la durée des épreuves. Peut-être avec la bénédiction des opérateurs de téléphonie, allez savoir ! L’essentiel, c’est que la machine a fonctionné.

Il est vrai, et c’est malheureux de le constater, le bac demeure une sorte de championnat national dans lequel certains rivalisent d’ingéniosité pour réussir l’épreuve avec des moyens peu amènes.

Ce n’est plus un examen. C’est une succession de faits divers. Les fraudes défrayent la chronique.

La presse rapporte qu’à Chlef, un duo un peu trop créatif a écopé de cinq ans ferme. À Boussaâda, neuf interpellations, dont des mineurs déjà bien initiés. À El Oued, trois ans pour fuite de sujets. À Alger, un candidat libre et sa sœur : quatre ans. À Laghouat, cinq recalés, au cachot! À Tlemcen, quatre ans derrière les barreaux pour un tandem. À Biskra, fraude en arabe et en famille : une candidate et sa sœur arrêtées. On peut certes discuter de la lourdeur des peines qui ne dissuade pas tout le monde.

Évidemment. On doit défendre la crédibilité du diplôme. Sans cela, médecins, ingénieurs, enseignants et autres piliers de la nation seraient issus d’une loterie suspecte. Personne n’a envie de se faire opérer par un chirurgien qui a besoin de ses antisèches dans le bloc opératoire. Aucun suspect ne souhaiterait être condamné par un juge qui ouvre le Code pénal devant les prévenus avant de prononcer sa sentence.

Mais à force de transformer le bac en opération militaire de grande envergure, une question finit par lamenter tout esprit critique : que protège-t-on, exactement ? Chaque session se déroule pratiquement sous état de siège. Un adolescent muni d’un smartphone peut-il aussi facilement faire vaciller l’édifice national ?

Cela fait soixante-quatre ans que l’Algérie organise l’examen du baccalauréat. Chaque année, le même communiqué triomphal atterrit sur les téléscripteurs (je sais, je suis vieux et j’ai de vieilles références). L’organisation parfaite, la discipline exemplaire, le succès éclatant et les trains arrivent à l’heure. Une nuit de noces administrative dont le résultat est conforme aux attentes. Youyoutez, mesdames.

Le plus ironique, c’est que les meilleurs, ceux qu’on exhibera fièrement à la télévision, parlent bien, pensent vite, réussissent fort et rêvent tout de suite d’ailleurs.

Ces jeunes hommes et ces jeunes femmes répondront poliment aux journalistes lorsqu’ils leur demanderont s’ils ont appris par cœur les soixante hizbs ou ce qui leur était aisé dans le Livre saint. Mais leur regard est déjà loin. Ils regardent des universités étrangères, des carrières internationales, des horizons sans frontières.

Le bac, pour eux, n’est pas un aboutissement. C’est un billet de sortie. Et ceux-là, bizarrement, on ne les considère pas comme un problème alors qu’ils sont l’illustration, certainement à leur corps défendant, de l’échec de tout le système d’éducation.

On traque le téléphone qui triche, pas le cerveau qui s’en va. On brouille les ondes, pas les raisons du départ. Finalement, on aligne les dispositifs sécuritaires, on durcit les peines, on répète le rituel chaque année avec une précision solennelle, pendant que les meilleurs éléments, diplôme en poche, quittent la salle en douce.

Le vrai scandale n’est peut-être pas dans les copies frauduleuses. Il est dans les copies excellentes qui finissent à l’étranger.

 

*El boti, de l’espagnole el bote, embarcation de fortune, généralement à fond plat, utilisée par les harragas pour traverser la méditerranée.