Le kiosque en faillite : El Djazaïr el jadida roule sur les jantes

Un mercredi sur deux, Le Kiosque en faillite s’empare de l’actualité à chaud : un point de vue désinvolte et satirique, mais avec le regard acéré d’un caracal…

Tas de vieux pneus. Source: Wikimedia Commons

 

C’est le temps de la coupe du monde. J’aurais pu vous parler de Christophe Gleizes tiens. En passant, j’aurais pu évoquer aussi les détenus d’opinion. Il y a des journalistes parmi eux, poursuivis ou embastillés. Mais voilà, le pouvoir algérien a un don fantastique. Il sait vous faire retomber sur l’asphalte des automobiles comme on vous ramène sur le plancher des vaches, au moment même où vous croyiez vous élever.

Depuis 2024, les pneus, ou plutôt leur absence sont devenus le cauchemar ordinaire de millions d’Algériens. Deux ans que les gens roulent en citant des prières à chaque coup d’accélérateur.

Des pneus, pour rappel, n’ont rien de décoratif. Ce sont quatre ronds de caoutchouc qui vous séparent de l’éternité. Une roue fatiguée, c’est un pari gagnant pour la fatalité.

Chez les vulcanisateurs, un nouvel artisanat est né. La couture de pneus avec point sellier au fil d’acier inoxydable calibre 20, s’il vous plaît. Et en finition de ce rapiéçage qui ferait blêmir n’importe quel ingénieur, on appose une couche d’un truc poisseux censé imiter le caoutchouc pour harmoniser le tout.

Signe de la débrouille légendaire des Algériens. Sur les réseaux sociaux, le propriétaire d’une Maruti aux soins intensifs s’est acharné à monter des roues de brouette sur son tacot.

Cela m’a rappelé 1997 et ce n’est pas un titre de roman. Sur la route, à Baba Ali, ma Fiat Panda de 1984 (ça, c’est un titre de roman, mais passons), s’est mise à sautiller de l’arrière-train comme une pouliche qui refuse d’aller à la saillie.

En ralentissant, la voiture s’est soulevée d’un côté, à deux doigts du tonneau. Salamat. La bande de roulement s’était détachée par la force centrifuge. À 80 km/h, la roue arrière droite s’accrochait à l’asphalte que sur quelques millimètres de caoutchouc. Quelques millimètres, c’est parfois ce qui sépare la vie et l’au-delà.

C’était l’époque des fausses bonnes affaires. Des pneus usagés récupérés dans les casses européennes, importés, étaient revendus pour pas cher à des gens qui n’avaient plus vraiment le choix. Une époque où, de toute façon, la vie, en Algérie, ne valait pas grand-chose.

Trente ans ont passé et dans El Djazaïr el jadida, où tout va pour le mieux, les mêmes erreurs ont juste enfilé des costards neufs.

Les médias, eux, chantent d’une seule voix, sans fausse note ni question embarrassante le renouveau promis chaque jour. À lire les titres de ces derniers mois, on se croirait au bord d’une révolution pneumatique.

Novembre 2025 : « Naftal et Continental : importation de 1,5 million de pneus. » Bien. Même mois : « Accord Naftal-Prometeon : 500 000 pneus pour le secteur des transports. » Effectivement, des pneus pour l’Éducation nationale, on se serait interrogé.

Décembre 2025, culotté El Watan : « Conseil entretien d’hiver : quand faut-il permuter ses pneus ? » Faudrait d’abord les avoir, ces satanés ronds de caoutchouc.

Janvier 2026 : « Naftal lance la commercialisation des pneus poids lourd. » Elle en aurait fini avec le léger, donc ? Pas tout à fait. Mars 2026 : « Naftal déploie des pneus légers. » Entre-temps, fait divers : « Saisie de 15 000 pneus à Sétif : vaste circuit spéculatif démantelé. » Trafiquer dans la blanche ou le pneu, même péril.

Avril 2026, on passe enfin à l’ère numérique : « Naftal sort le digital pour mettre fin à la spéculation. » Deux pneus par véhicule et par semestre, avait-on précisé. Un heureux bénéficiaire s’est filmé en train d’embrasser ses Continental flambants neufs. Il leur ferait l’amour en espérant qu’ils se reproduisent.

On pourrait remplir des pages sur ce grand orchestre de derboukas qui joue la symphonie triomphale de la langue de bois, flirtant avec la fausse nouvelle, sans même rougir.

C’est bien beau de ramener des containers de pneus. Mais personne n’explique pourquoi comment on a pu prendre la folle décision initiale.

Pour lutter contre un marché informel rapace, on a stoppé les importations privées. Puis on a promis soit une production locale qui tourne en rond, soit un approvisionnement sérieux du marché. Rien de tout cela n’a été effectif.
Le gouvernement, incapable de contrer la spéculation par les outils de l’État de droit a choisi la punition collective, comme la maîtresse d’école qui flagelle les mains des petits de toute la classe avec sa règle métallique, faute de trouver le coupable.

Et, pour traquer une mafia, on n’hésite pas à prendre en otage un peuple en mettant sa vie et son économie en danger.