Loin de Haïfa : Ghassan Kanafani et la question coloniale en Palestine.

Pionnier de la nouvelle palestinienne et voix majeure de la littérature arabe, Ghassan Kanafani, ancien porte-parole du FPLP, assassiné par Israël à Beyrouth en 1972, fut aussi l’un des plus fins critiques du colonialisme de peuplement en Palestine. Sur la littérature sioniste compte parmi ses contributions les plus marquantes à la pensée anticoloniale.

Ghassan Kanafani est un écrivain palestinien tué le 8 juillet 1972 avec sa nièce de 17 ans par le Mossad

 
Retour à Haïfa (1969) est incontestablement l’un des plus beaux romans sur la perte de la terre et la reconstruction scripturale d’un pays englouti dans les flots criminels de l’histoire. Dans une langue d’une épure envoûtante et d’une sobriété romanesque saisissante, Ghassan Kanafani réalise un double exploit dans ce roman : offrir un chef-d’œuvre littéraire ; humaniser et universaliser la « Question de Palestine », à rebours des mythes identitaires et religieux, de l’exceptionnalisme historique et du cynisme des lectures géopolitiques qui se fracassent sans cesse contre le réel.

Le récit s’ouvre en complicité avec la mer, qui plonge d’emblée le lecteur dans un univers infini de sens, de sensations tragiques. Une Fiat grise, immatriculée en Jordanie, s’approche de Haïfa. Depuis leur départ de Ramallah, Said et sa femme, Safia, parlent de tout et de rien. Sur la route qui relie Jérusalem à la côte, ils bavardent encore. Mais lorsque le bruit des vagues commence à se faire entendre, quelque chose leur noue soudain la langue.

L’après-midi du 30 juin 1967, vingt ans après la Nakba de 1948 – le nettoyage ethnique de la Palestine historique par les milices sionistes – le couple remet les pieds dans une ville devenue étrangère à elle-même et aux siens. Les souvenirs d’avant la noyade du pays dans un régime colonial remontent alors à la surface, avant de s’effondrer sous l’intensité ravageuse des émotions. Les « frontières » entre la Cisjordanie et l’État colonial sont ouvertes, mais l’odeur de la guerre demeure partout présente.

Said continue de rouler. Il reconnaît tout et a l’impression de n’avoir jamais quitté Haïfa. Arrivés devant leur appartement d’al-Halisa, une vieille dame, Myriam, leur ouvre la porte. Les murs, les meubles, la table du salon : tout est resté tel qu’ils l’avaient laissé le jour de leur expulsion. Mais le bébé de cinq mois qu’ils n’avaient pu emmener avec eux, Khaldoun, le 21 avril 1948, est devenu un autre homme, situé désormais de « l’autre côté ».

Ce jour-là, les bombardements venaient des collines du Carmel. Les soldats envahissaient les quartiers arabes et forçaient les habitants à converger vers la grande avenue menant au port. Les combats opposaient les miliciens sionistes, soutenues par les forces britanniques, aux résistants palestiniens.

Said errait entre le quartier Alenby et Harat Holûl. Safia, inquiète de l’absence de son mari, descendait vers l’avenue Stanton. Le couple ne comprit même pas comment il s’était retrouvé dans une embarcation anglaise, fuyant vers Akka puis Ramallah. Derrière eux restait Khaldoun, adopté plus tard par Myriam et Ephrate Kouchen, deux réfugiés polonais venus habiter une maison palestinienne après « l’indépendance de l’État d’Israël » !

De l’échange nerveux entre Khaldoun, devenu Dov et réserviste dans l’armée israélienne, et Said, une phrase retient particulièrement l’attention : « L’homme est une cause », à laquelle « le revenant à Haïfa » répond : « L’homme est une cause, mais laquelle ? ». Pour Kanafani, l’homme n’hérite pas seulement de la chair et du sang, mais aussi d’une exigence de justice. Face à la colère de Dov, qui considère ses parents biologiques comme des lâches, Said tente de raconter l’histoire d’un peuple dont la condition coloniale devient elle-même scandaleuse dès lors qu’elle est nommée.

Retour à Haïfa est un classique de la littérature mondiale qu’il faut relire ; et avec lui, Sur la littérature sioniste (1967), autre texte majeur de Ghassan Kanafani, classique peu connu de la pensée anticoloniale palestinienne. Écrit il y a plus d’un demi-siècle, cet essai propose une analyse profane de l’étroite intrication entre sionisme, tel qu’il se pratique encore aujourd’hui au Levant, et colonialisme.

Mettant particulièrement en valeur les mots par lesquels un peuple documente et raconte son histoire, ce livre, par son intérêt pour les dynamiques politiques et les intérêts des puissances impériales dans la région, inscrit la Palestine dans l’histoire mondiale, permettant ainsi de rompre avec la rhétorique des miracles, celle de l’accomplissement d’un destin deux fois millénaire.
 

Une injustice supplante l’autre

Peut-on réparer une injustice par une autre ? Peut-on rendre leur humanité aux discriminés déshumanisés en déshumanisant, à son tour, un autre peuple ?

Ces questions traversent les réflexions littéraires et politiques avancées dans Sur la littérature sioniste. Kanafani y développe une thèse centrale : la « littérature sioniste a précédé le sionisme politique ». Comment ? En prêtant une attention particulière à la militarisation de la littérature et à la représentation du Palestinien(ne) comme d’un être fantomatique à la langue coupée, il repère une unité dans le vaste corpus qu’il passe au crible de la critique anticoloniale : le recours systématique aux prophéties sécularisées et au « rôle civilisateur » qu’accompliraient l’établissement d’un État dit moderne sur une terre considérée comme « arriérée » et « occupée » par des « Bédouins », afin d’humaniser une entreprise coloniale.

Par « littérature sioniste », Kanafani désigne « la littérature qui a été écrite pour légitimer et servir la colonisation sioniste de la Palestine ». Selon lui, cette production constitue une composante essentielle du projet sioniste, mobilisée à des fins de propagande autant que dans des objectifs politiques et militaires, surtout entre les années 1920 et 1950.

Écrite par des auteurs européens – juifs et non juifs – favorables au sionisme, en anglais, en hébreu moderne comme dans plusieurs langues européennes, cette littérature aurait contribué à politiser la religion juive dans un sens « racial et clanique ». D’où cette formule qui ouvre l’ouvrage : « Le combat littéraire que le mouvement sioniste a mené pour la conquête de la Palestine n’a d’égal que celui des armes ».

De The Wondrous Tale of Alroy (1833) de Benjamin Disraeli à A Star in the Wind (1962) de Robert Nathan, en passant par Daniel Deronda (1876) de George Eliot et Exodus (1958) de Leon Uris, ces textes accordent un prestige littéraire et une redoutable efficacité rhétorique au mouvement sioniste, à travers l’esthétisation de la croyance en la capacité du nouveau « peuple prédisposé à guider le monde » à accomplir un miracle tant attendu : « civiliser les peuples arriérés de l’Asie et de l’Afrique » en réalisant le « retour » à ladite Terre promise après un exil qui aurait duré deux mille ans.

Par l’art et la fiction, le mouvement sioniste aurait façonné une représentation du peuple vivant sur la terre appelée à devenir Israël. Selon Kanafani, un projet structuré par un suprématisme racial aurait ainsi été présenté, dans l’espace euro-occidental, comme une victoire de la démocratie sur la barbarie.

Cette littérature constituerait une vaste entreprise de désinformation culturelle destinée à légitimer des objectifs politiques et militaires illégaux. Et elle y serait parvenue au point que briser les récits qui entourent cette histoire relève presque du miracle.

Loin d’opposer une « civilisation musulmane » à une « civilisation juive », Kanafani convoque la part juive de la culture arabe, représentée par d’illustres philosophes et poètes comme Juda Halevi (Abu al-Hassan ben Samouïl al-Lâwî), Salomon ben Yehudah ibn Gabirol (Ayyoûb Soulaïmâne ben Yaḥyâ ben Jabîroûl) ou Saadia Gaon (Sa‘īd ibn Yūsuf al-Fayyūmi), qui ont écrit leurs œuvres majeures en arabe ou en judéo-arabe, afin d’ouvrir et de déchirer l’enveloppe théologique dans laquelle d’aucuns enferment la situation d’occupation en Palestine historique.
 

Le combat sur le terrain de l’imaginaire

Avec l’invention de l’hébreu moderne à la fin du XIXe siècle, note Kanafani, le rapport à l’hébreu biblique se transforme profondément. Faire d’une langue liturgique une langue nationale modifie les représentations tant littéraires qu’idéologiques. Dans Des voleurs dans la nuit, d’Arthur Koestler, qui se déroule en Palestine entre 1937 et 1939, un personnage affirme : « Je suis devenu hébreu parce que je déteste le judaïsme ». Le lien spirituel à la Terre sainte prend alors une signification ethno-nationaliste.

Kanafani voit ici disparaître le « héros juif » au profit du « héros hébreu », animé par un idéal de « puissance absolue » et d’« infaillibilité ». Cette transformation serait nourrie par la souffrance, comme l’écrit Aharon David Gordon : « Nous avons, [nous les Juifs], la spécificité d’être les premiers, non parce que nous serions mieux que les autres, mais parce que nous avons énormément souffert ».

Petit à petit, les « romans sionistes » vont véhiculer les idées d’excellence et d’exceptionnalité nationales : les « Hébreux » formeraient un peuple « pur » ; la Palestine serait leur « foyer national exclusif » ; les Juifs en errance devraient s’y regrouper ; leur singularité tiendrait à la souffrance historique qu’ils ont endurée.

Dans Altneuland. Terre ancienne, terre nouvelle (1902), les personnages de Theodor Herzl résument ces nouvelles représentations en assumant explicitement un discours colonial : construire un État moderne en Palestine afin de « civiliser les Barbares d’Asie et d’Afrique ». Selon Kanafani, cette confusion entre race et religion, qui transforme le lien spirituel à ladite Terre sainte en justification ethnique, innocente l’indifférence totale au sort du peuple déjà présent sur cette terre. Aux « persécutions racistes » répondrait ainsi une autre forme de racisme, qui continue de traduire la notion de « colonisation de peuplement, d’expropriation et d’expulsion » en « Indépendance nationale ».
 

Les traits du « roman sioniste »

Le « roman sioniste » repose, synthétise Kanafani, sur trois thèmes : l’infaillibilité des héros sionistes ; la déshumanisation des Palestiniens et des Arabes ; l’adhésion supposée naturelle de chaque Juif à la création d’Israël en Palestine.

Ces héros viennent d’Europe, fuyant les persécutions. Ils se vivent comme des pionniers et considèrent les Palestiniens comme une altérité hostile, sans véritable cause à défendre. Les auteurs insistent sur la « sauvagerie des Arabes » et leur prétendu « sous-développement mental et civilisationnel ».

Dans cette vision du monde, mêler la « race » et la religion devient une norme ; la Bible hébraïque se transforme en cadastre, les vestiges archéologiques en preuves de supériorité civilisationnelle et la colonisation en œuvre de bienfaisance. Le « héros sioniste » devient alors « infaillible » sur tous les plans : moral, culturel, historique et physique.

La justification de ce que Kanafani appelle « l’invasion de la Palestine » passe notamment par l’histoire des persécutions antijuives et des « boucheries hitlériennes ». La colonisation est ainsi présentée comme une mission civilisatrice : un « transfert de civilisation dans l’Orient arriéré » destiné à « sauver les Arabes » – d’eux-mêmes !

Kanafani voit dans l’attribution du prix Nobel de littérature à l’auteur israélien Shmuel Yosef Agnon, en 1966, l’aboutissement symbolique de cette consécration culturelle. Il considère cette distinction comme une « déclaration Balfour littéraire », récompensant une œuvre mêlant – loin de l’universalité des idéaux artistiques – « messianisme religieux et politique » à des « obsessions raciales » insoutenables.

S’opposer aux « persécutions judéophobes », réparer le désastre des « boucheries nazies contre les Juifs » et empêcher le retour de telles barbaries, oui. Mais pourquoi le faire en décidant « d’envahir la Palestine » ? C’est la question fondamentale, et ô combien actuelle, que posent ces deux classiques palestiniens que sont Retour à Haïfa et Sur la littérature sioniste.
 

Faris Lounis
journaliste