Stanislas Hutin, un appelé engagé contre la torture pendant la guerre d’Algérie

L’historien Tramor Quemeneur a longtemps côtoyé Stanislas Hutin dans le cadre de ses travaux avant de tisser un lien d’amitié avec ce personnage si attachant. Il nous livre ici ce qui a rendu le témoignage de Stanislas Hutin incontournable dans le travail de mémoire sur la période de la guerre d’Algérie.

Capture : Témoignage de Stanislas Hutin recueilli par Tramor Quemeneur en 2019/ Ina
https://entretiens.ina.fr/entretien/406/stanislas-hutin/sommaire/12

 

En 2019, dans le cadre du projet Algérie 2022 mené par l’Ina, vous avez longuement recueilli le témoignage de Stanislas Hutin. Quel souvenir gardez-vous de l’homme et qu’est-ce qui le rendait si singulier parmi les appelés de la guerre d’Algérie ?

Cela faisait plus de quinze ans que je connaissais Stanislas Hutin. Je l’avais rencontré à de nombreuses reprises pour consulter ses archives, l’interviewer ou encore pour des moments amicaux ensemble, dans ses derniers domiciles à Paris, en Bretagne ou encore à l’hôpital… C’était un homme pétri d’humanité et de bonté. Appelé pendant la guerre d’Algérie, il avait gardé une morale inébranlable qui l’avait conduit à dénoncer les tortures. Il était toujours à l’écoute de l’autre, c’est d’ailleurs aussi ce qui l’avait amené à travailler dans la coopération internationale, afin d’œuvrer pour le bien de l’humanité, là où les hommes et les femmes en avaient besoin.

Très tôt, Stanislas Hutin a dénoncé les violences et la torture pratiquées par l’armée française durant la guerre d’Algérie. Quelle importance son témoignage a-t-il dans l’histoire de cette prise de conscience ?

Son témoignage est l’un des premiers et des plus forts à dénoncer les violences et les tortures durant la guerre d’Algérie. Bien sûr, le livre qui restera le plus emblématique de la dénonciation de la torture est La question d’Henri Alleg. La spécificité du témoignage de Stanislas Hutin est sa précocité puisqu’il est rappelé sous les drapeaux en 1955 (après avoir effectué son service militaire à Madagascar en 1954, là où s’est forgée sa prise de conscience de ce qu’était le système colonial et ses violences). Une autre de ses spécificités est que son témoignage est tiré du journal qu’il tenait et dans lequel il consignait tout ce qu’il voyait. C’était un petit cahier scolaire à spirale, de couleur rouge. Et dans ce cahier, il décrit notamment les tortures qui ont été pratiquées dans son unité. Mais il ne s’en est pas tenu là, car il a aussi averti ses frères dans des lettres qu’il leur écrivait, ainsi que les autorités ecclésiastiques, tant et si bien que des extraits de son journal ont été publiés dans la brochure Des rappelés témoignent… Publiée par les Cahiers du Témoignage Chrétien, cette brochure constitue l’une des premières et des plus fortes dénonciations de la torture durant la guerre d’Algérie.

Brochure publiée en 1957 par le Comité de résistance spirituelle qui a reprit le témoignage de Stanislas Hutin

 

L’épisode du jeune berger torturé qu’il photographie est devenu emblématique. C’est d’ailleurs la photographie choisie pour illustrer la couverture de l’ouvrage que vous avez codirigé avec Benjamin Stora ALGÉRIE 1954-1962 : Lettres, carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre. Pourquoi cette image et cette démarche ont-elles marqué les mémoires ?

En fait, cette photo n’a été publiée que bien plus tard, en 2000, et je crois que sa version en couleur a été publiée pour la première fois par Benjamin Stora et moi-même en 2010… Mais cette photo, qui pourrait paraître anodine, est intrinsèquement liée à son journal et à son témoignage. En effet, l’une des phrases les plus fortes de son journal est celle-ci : « Les hurlements de cochon qu’on égorge, entendus hier soir vers neuf heures, venaient du gosse. On l’a passé à la magnéto [c’est-à-dire la torture à l’électricité connue sous le nom de « gégène »]. […] Ce matin, je suis complètement brisé ». Comme pour conserver une trace ineffaçable de ce moment, il photographie alors le jeune berger, Saïd Boutout, âgé de 14 ans. Cette photo anodine, un beau jeune homme de 14 ans, les yeux perdus dans l’horizon, parle en fait, grâce au témoignage écrit de Stanislas, des tortures que le jeune homme a subies. On n’en voit pas les traces, mais elles sont bien là. La photographie de Stanislas Hutin permet de conserver une trace mémorielle et visuelle, ineffaçable et insupportable des tortures, quand bien même elles ne sont pas montrées explicitement.

Le jeune Saïd Boutout, victime de torture. Photographie de Stanislas Hutin

 

Après l’indépendance, il est resté profondément attaché à l’Algérie et au dialogue entre les deux peuples. Comment cet engagement s’est-il prolongé tout au long de sa vie ?

Il a continué à travailler dans le domaine de la coopération internationale toute sa vie, se déplaçant partout dans le monde pour améliorer les conditions de vie des gens. Il est revenu en Algérie une première fois à la fin des années 1970 dans ce cadre, et a rencontré Saïd Boutout alors devenu adulte. Au début des années 2000, Stanislas Hutin poursuit son engagement en faisant partie des membres fondateurs de l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre (4ACG). Une association constituée d’anciens appelés qui, pour dénoncer la guerre d’Algérie et ses violences, ont décidé de donner leur pension de retraite d’anciens combattants à des projets de coopération avec l’Algérie. Avec la 4ACG, il est revenu en Algérie en 2013 et a à nouveau rencontré Boutout. Il a alors appris que ce dernier avait également été l’une des victimes des attentats islamistes dans le RER B à la station Saint-Michel à Paris en 1995, dans le contexte de la guerre civile en Algérie, comme si la violence le poursuivait…

 

Saïd Boutout et Stanislas Hutin en 2013/ 4acg

 

À l’heure où Stanislas Hutin nous quitte, quel héritage laisse-t-il selon vous, aussi bien pour la mémoire de la guerre d’Algérie que pour les jeunes générations ?

Il laisse une mémoire essentielle : il fut parmi les nombreux – mais trop peu connus – Français qui ont dénoncé la guerre d’Algérie et les pratiques déshonorantes auxquelles elle a donné lieu. A l’heure où l’ombre des guerres resurgit de plus en plus, il a aussi montré que l’on peut garder sa foi, sa morale et son honneur. Il a montré le courage qu’il faut pour dénoncer certaines situations. Et il a su rester toutes sa vie modeste et discret sur les attitudes exemplaires qu’il a eues. Je ressens une grande peine à sa disparition. 
 

Boussaâd Bouaich
documentaliste multimédia