Jeunesse et mariage en Algérie: entre mutation et statu quo

Le mariage reste un passage incontournable vers l’âge adulte. Pourtant, chômage, précarité et exigences croissantes en retardent l’accès. Entre normes sociales et contraintes économiques, une génération se retrouve face au paradoxe d’un modèle toujours valorisé, mais de plus en plus difficile à réaliser.

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Considérée comme une étape majeure qui marque l’entrée dans la vie adulte et confirme l’insertion sociale, le mariage est le seul et unique modèle d’union reconnu socialement et juridiquement. Il est également décrit comme « la moitié de la religion », selon les paroles du prophète de l’islam. Cette sacralité du mariage et de la famille, qui a survécu aux grandes mutations qu’a connues le pays et qui semble résister aux effets de la mondialisation se heurte cependant, et de plus en plus, à l’impossibilité de sa réalisation. Il existe aujourd’hui d’importantes contraintes économiques et socioculturelles qui contreviennent à l’union conjugale, d’où un recul de l’âge au premier mariage et une augmentation du nombre de jeunes célibataires. 

Quelle est la situation de la jeunesse algérienne aux prises avec des logiques et des normes sociales qui ne trouvent plus les moyens de leur application ? 

 

Du sujet collectif au sujet individuel

Autrefois décidé et pris en charge par les membres de la famille et de la communauté, car il s’inscrivait dans une configuration familiale traditionnelle axée sur l’autorité des aînés, le mariage est progressivement devenu un projet personnel, où les époux sont souverains dans leurs choix et leurs prises de décision, même si les parents conservent dans une certaine mesure leur capacité de validation ou d’objection. En effet, les bouleversements qui ont marqué les rapports intergénérationnels ont fait reculer l’autorité des parents et des plus âgés du groupe social et ont instauré de nouveaux rapports de force dans lesquels ce n’est plus l’âge mais l’instruction qui est le facteur structurant. Cela est dû à la démocratisation de l’éducation qui s’est opérée dès l’indépendance du pays et qui a amorcé des transformations socioculturelles et économiques majeures, modifiant les liens familiaux et l’institution conjugale ; l’âge moyen au mariage a reculé ; l’écart d’âge entre époux s’est réduit ; l’endogamie et la fécondité ont baissé. 

Ces  nouvelles modalités sociales du mariage traduisent des changements significatifs dans les représentations et dans les valeurs, mais elles sont également l’expression d’une survivance, celle d’une institution qui est toujours considérée comme le socle de la société, celle qui structure les relations entre individus et qui garantit la continuité, la stabilité et la perpétuation sociale. Cette conception est largement consolidée et renforcée par l’argument religieux, encadrée par le droit musulman, mais qui se confronte de plus en plus à l’impossibilité de sa réalisation.

Les données concernant la nuptialité sont parmi les plus remarquables. Elles révèlent que la baisse de l’effectif des mariages enclenchée depuis un peu plus de dix ans se poursuit, puisque le taux brut de nuptialité qui était de 10,13 ‰ en 2013 est passé à 6,1 ‰ en 2023. Quant à l’âge moyen au premier mariage, il ne cesse d’augmenter.  En 2008, il était de 29,3 ans pour les femmes et 33 ans pour les hommes, alors que jusqu’à la fin des années soixante-dix, il était de 20,9 pour les femmes et 25,3 pour les hommes.2  

On parle de mariage tardif, de crise du célibat, de baisse de la natalité et à cela s’ajoute, depuis quelques années, le taux de divorce qui connaît une augmentation très importante, passant de 31 021 ruptures d’union prononcées en 2005 à 93 402 en 2023, soit une augmentation de 200 % en moins de vingt ans.

Les chiffres disponibles, même s’ils sont rares et discontinus, donnent un aperçu des profonds bouleversements qui s’opèrent dans la société, qui agitent l’opinion publique et suscitent des interrogations nombreuses. Des interrogations face auxquelles les chercheurs restent souvent démunis tant le terrain est devenu illisible en raison de l’indisponibilité de données fiables, continues et détaillées, indispensables à une analyse profonde de la société et des tendances qui la caractérisent.

 

Études supérieures et marché matrimonial  

Jusqu’à la fin des années 1980, les études supérieures étaient un moyen efficace d’ascension sociale, y compris pour les personnes issues des classes sociales les plus modestes. Depuis, l’université semble perdre de sa pertinence, puisque ce sont les jeunes diplômés qui sont les plus touchés par le chômage et le célibat. Ainsi, pour la jeunesse d’aujourd’hui, explique Mustapha Haddab, « Les efforts de préservation ou de dépassement du statut social acquis par la génération précédente sont souvent contrariés par les conditions socio-économiques et politiques de l’Algérie actuelle ; il en résulte différentes formes de ressentiment. »

L’enquête emploi réalisée par l’ONS en 2014 révèle que le taux de chômage est de 8,6 % auprès de la population n’ayant aucun diplôme, 12,7 % auprès des diplômés issus des instituts et des écoles de la formation professionnelle et il atteint 16,4 % auprès des diplômés de l’enseignement supérieur. Ce chômage des universitaires est la conséquence de la démocratisation de l’enseignement, conjuguée aux bouleversements économiques survenus à partir de la fin des années 80 (basculement d’une économie planifiée à une économie de marché avec dissolution de plusieurs entreprises nationales). Autrement dit, l’Etat a formé une élite intellectuelle et technique puis a démantelé son appareil productif, produisant de la sorte une nouvelle catégorie sociale: des jeunes diplômés au chômage.  

L’accroissement de la population active durant les trois décennies suivantes va peser lourdement sur l’employabilité et l’engagement matrimonial. Comme l’écrit le démographe Kamel Kateb: « La concurrence sera rude pour toutes les personnes qui atteindront l’âge de 20 ans dans la période 2000-2025, période où les générations ayant de gros effectifs de population arriveront à l’âge de travailler et de se marier ».  

 

Chômage et travail précaire

Pour lutter contre ce problème et aider à l’insertion professionnelle des jeunes diplômés, plusieurs dispositifs ont été mis en place et des institutions ont été créées par l’Etat (ANSEJ, ANGEM, ANEM…). C’est ainsi que des micro-entreprises ont été financées et des milliers d’emplois créés. Cependant, l’inadéquation des postes et les revenus qui ne dépassent pas le salaire national minimum garanti, n’offrent qu’un allègement temporaire des tensions pour la société qui se résigne à adopter la logique du « mieux que rien ».  

Notons que la dernière mesure en faveur de l’emploi des jeunes diplômés est l’arrêté ministériel n° 1275, signé le 27 septembre 2022, qui instaure le mécanisme « un diplôme/une startup », dont la mise en œuvre effective demeure toutefois difficile à envisager. 

Matériellement, ce qui rend possible l’union conjugale c’est le travail. En effet, si d’autres conditions préalables au mariage existent, elles sont secondaires, tandis que le travail est une condition incontournable. Cette corrélation entre marché de l’emploi et nuptialité est d’autant plus vraie dans une société où le modèle de la famille élargie est en déclin et où chacun aspire à son autonomie.

C’est toute une génération qui est prise dans le piège. En développant des attentes et en voulant appliquer un modèle qu’elle n’a pas les moyens de concrétiser, elle se retrouve marginalisée. Cette situation laisse place aux stratégies de fuite et à l’émigration, qui constitue plus une voie de sortie qu’un « projet de vie ».

 

Comment le mariage est devenu un luxe ?

Cet obstacle que représente l’absence d’emploi réel, avec un revenu qui permet de subvenir aux besoins fondamentaux des individus, aurait pu ouvrir la voie à de nouvelles pratiques sociales adaptatives ou à une prise de distance à l’égard des coutumes. La situation socio-économique générale devrait encourager à revoir à la baisse le coût que représente le processus traditionnel précédant mariage (niveau de revenu, dote, trousseau, logement individuel, bijoux en or, frais de mariage…), ou encore l’allègement du nombre des cérémonies et célébrations diverses et les frais colossaux qu’elles engagent (khotba, fatha ou mariage religieux, mariage civil, fête de mariage…). Or, c’est précisément le phénomène inverse qui semble se produire : les exigences ne cessent de se multiplier, notamment sous l’effet des réseaux sociaux, qui mettent en relation des jeunes issus de milieux socioéconomiques différents. 

Aucune démarche de facilitation n’est adoptée, hormis quelques exemples de mariages collectifs organisés dans le sud du pays (financés par des organisations caritatives ou des bienfaiteurs locaux). Or, le célibat apparaît particulièrement marqué dans les grandes villes et les zones urbaines, où la stabilité professionnelle et financière tend à être considérée comme une condition préalable au mariage, une exigence qui pèse plus particulièrement sur les hommes.  À cela s’ajoute la volonté de maintenir les valeurs patriarcales et l’hypogamie masculine, qui sont pourtant de plus en plus mises en défaut par l’émancipation des femmes et l’amélioration de leur situation économique.

 

La question de la sexualité ou la violence faite aux corps

Comme dans tous les pays de tradition musulmane, le mariage est considéré comme le seul cadre où la sexualité est autorisée et légitime. Ainsi, avec le recul de l’engagement conjugal, c’est la possibilité d’avoir une sexualité non culpabilisante qui est retardée. Autrement dit, c’est l’ordre culturel qui se confronte au désordre socio-économique. Parce que si l’interdit sexuel joue un rôle de verrou dans la transition vers une modernité à l’occidentale, il ne s’accompagne d’aucune alternative traditionnelle et n’offre aucune proposition concrète.

On peut réitérer ici les termes de Mustapha Nasraoui concernant la société tunisienne lorsqu’il écrit que celle-ci « a opté pour la modernité [mais] n’a pas pu harmoniser désirs et normes. D’une part, elle s’est écartée du système islamique originel qui constituait l’ajustement conjoncturel de l’érotique et du social, ainsi que des modes de vie traditionnels facilitant l’accès rapide à une vie conjugale ; d’autre part, elle ne les a pas remplacés par des institutions appropriées. L’intégration précoce du jeune à la vie socio-économique, la simplicité du mariage, la prise en charge de ses frais par la communauté, la séparation des sexes et l’importance de la pudeur dans les relations intersexuelles étaient autant de facteurs qui permettaient d’atténuer les frustrations sexuelles »

Cette frustration sexuelle s’étale sur une longue période (plusieurs années) et s’accomplit dans un environnement social très majoritairement mixte, dans un monde hyper connecté, où les contenus sexuels sont omniprésents. Même s’il existe des stratégies de contournement, le malaise reste prégnant et on peut se poser des questions sur les conséquences d’un tel dérèglement et d’une telle oppression des corps sur la vie psychique des individus, sur la construction identitaire des jeunes ainsi que sur les rapports de genre. 

Ce célibat prolongé constitue une nouvelle période de la vie et la façon dont celle-ci est investie est un indicateur précieux pour comprendre les changements actuels et à venir tant dans la sphère privée que publique. Les jeunes, qui représentent le tiers de la population (28,8 % selon MICS 2019), disposent d’un temps relativement long. En l’absence de perspectives professionnelles, d’institutionnalisation des loisirs et de cadre favorisant une insertion sociale et une projection dans l’avenir, on peut se demander quelles stratégies ils adoptent pour investir leur temps et pour gérer l’insatisfaction de leurs besoins les plus élémentaires. Comment cette impossibilité de rentrer dans la vie adulte agit-elle sur leurs représentations et leurs aspirations collectives ? Comment transforme-t-elle la société et ses normes ?

Atfa Memaï
Diplômée en psychologie, auparavant maîtresse de conférence à l’université de Constantine