Crédit : Fadia Khelifa Karfa
Depuis son ouverture au public le 28 octobre, le 29e Salon international du livre d’Alger ne désemplit pas. Jusqu’au 7 novembre, le Palais des expositions des Pins Maritimes accueille éditeurs, écrivains et lecteurs autour d’une offre qui réunit 1 567 exposants issus de 51 pays. L’Arabie saoudite, invitée d’honneur, occupe une place importante dans cette édition placée sous le signe du livre, de la transmission et du dialogue culturel.
Mais au-delà des chiffres, c’est le retour de certaines maisons d’édition, la présence d’auteurs de renom lors des séances de dédicaces et l’affluence d’un public avide de découvertes qui donnent le ton de ce Salon.
Les maisons d’édition font leur retour
L’un des faits les plus remarqués cette année reste le retour de plusieurs éditeurs algériens et étrangers. En effet, après avoir été bannies quelques années du salon international, les éditions Frantz Fanon, Koukou et Tafat retrouvent les allées du SILA suite à une décision de la ministre de la culture et des arts.
Amar Inegrachen, éditeur de la maison d’édition Frantz Fanon, évoque une ambiance positive et des retrouvailles avec les lecteurs. Parmi les séances de dédicace les plus attendues figure celle de Saïd Sadi qui rencontre son public d’Algérie pour la première fois, après 7 ans d’absence.
La présence de ces maisons contribue à redessiner, le temps du Salon, une partie du paysage éditorial algérien et l’espoir de voir le marché du livre recouvrir un pluralisme une liberté d’expression.
Autre retour remarqué cette année : celui des éditions Gallimard, absentes du SILA depuis deux ans. Il intervient après les années de controverse autour de Houris, le roman de Kamel Daoud. Les organisateurs n’ont pas communiqué publiquement les raisons de cette réintégration, nous noterons cependant l’absence du prix Goncourt 2024 de leurs étals.

Crédit : Fadia Khelifa Karfa
Tahar Djaout et quelques petites découvertes du Salon
La remise en circulation de certains livres constitue un autre événement symbolique du Salon. Chez Frantz Fanon, quatre ouvrages de Tahar Djaout reprennent leur place sur les présentoirs : Le Dernier Été de la raison, L’Invention du désert, Les Vigiles et Les Chercheurs d’os.
La réédition de ces quatre titres intervient alors que la question de la mémoire et de la transmission occupe une place importante au Palais des expositions. Cette résurrection permet de remettre sur les tables des libraires des textes qui continuent de trouver un écho auprès des lecteurs, tout en donnant à une nouvelle génération la possibilité de découvrir l’œuvre de Djaout. Un lecteur , rencontré au Salon, évoque avec émotion le souvenir de l’écrivain : « Djaout était un écrivain à part. Ses livres nous ont marqués par leur profondeur, leur liberté de ton et leur regard lucide sur la société. Les retrouver aujourd’hui en librairie me fait plaisir. C’est important que les jeunes générations puissent aussi les lire et découvrir la force de son écriture. »
Du côté de la maison Barzakh, dont le catalogue est présenté au SILA, on fait cohabiter nouvelles voix et grands classiques.
La maison met notamment en avant Lire, écrire et traduire Maïssa Bey, ouvrage collectif coordonné par Imèn Moussa, ainsi que Houaria d’Inam Bioud et Une légende de Ryad Girod.
Parallèlement, une place importante est réservée aux rééditions de grands textes, avec La Trilogie Algérie et Baba Fekrane et autres contes de Mohammed Dib, mais aussi Nedjma et Le Polygone étoilé de Kateb Yacine.
Le roman La Femme qui pleurait en dedans, le premier de Saïd Djaafer, est lui aussi mis en avant. Selma Hellal, l’éditrice, exprime un enthousiasme particulier : « Nous sommes très fiers de ce livre. Il est, pour Sofiane (ndlr : mari de Selma Hellal) et moi, une sorte d’épiphanie – tout s’est passé comme si nous l’attendions depuis la création de notre maison d’édition. Il appartient à cette espèce (rare) de livres, un peu comme ceux de Chawki Amari, mais différemment, dont on peut dire, sans ciller, avec la chair de poule : il n’y a pas texte plus algérien, et, ce faisant, texte plus universel. »
Les questions de mémoire et d’histoire sont également présentes à travers des ouvrages comme Un massacre en Kabylie. Algérie 1956 de Safia Kessas et Fabrice Riceputi ou Algérie, une guerre sans gloire de Florence Beaugé.
Enfin, difficile de ne pas évoquer les éditions Les Rives présentent plusieurs nouveautés parmi lesquelles figure le nouveau roman de Fethi Achouri Bentrad, Le Café des âmes errantes.
Mais l’une des particularités cette année réside surtout dans le lancement de la collection RYM, consacrée au patrimoine et à l’histoire de l’Algérie et pensée spécifiquement pour un jeune public.
À travers cette collection, l’ambition est de rendre accessibles aux jeunes lecteurs des pans de l’histoire et du patrimoine national qui sont souvent abordés dans un langage plus académique ou destinés à un public adulte. Le pari consiste donc à transmettre des connaissances historiques et culturelles en privilégiant des formats et des approches susceptibles de parler directement aux nouvelles générations.
Un nouveau pavillon pour mieux organiser le Salon
Le grand changement que les visiteurs découvrent cette année concerne l’organisation même du SILA. Avec l’augmentation considérable de la superficie d’exposition, passée à 45 500 m², et la présence de 762 stands. Les organisateurs ont choisi de revoir la répartition des éditeurs et de regrouper davantage les maisons par espaces et par thématiques.
L’ouverture du nouveau pavillon Palestine, qui accueille cette année pour la première fois une partie importante des activités et des exposants, incarne cette transformation. Il rassemble des maisons d’édition et des institutions locales, du monde arabe et de plusieurs autres pays. On y retrouve notamment Gallimard, Actes-Sud, Apic, Hibr, Frantz Fanon, l’ENAG, mais aussi de nombreux autres exposants. La présence de maisons proposant des ouvrages en arabe comme en français donne à cet espace une véritable dimension littéraire et internationale.
Autre élément de cette nouvelle organisation : le regroupement des éditeurs et des espaces consacrés à l’enfance et à la jeunesse dans le pavillon Concorde.
Le choix répond à une volonté de rendre la visite plus lisible pour les familles. Les parents qui viennent au Salon avec leurs enfants peuvent ainsi trouver dans un même espace une offre consacrée aux albums, aux contes, aux livres éducatifs, aux ouvrages parascolaires et aux publications destinées aux jeunes lecteurs.

Crédit : Fadia Khelifa Karfa
Le revers du SILA : livres trop chers, éditeurs fragilisés et transports saturés
Derrière l’effervescence des allées, les retrouvailles littéraires et les milliers de visiteurs qui se pressent chaque jour au Palais des expositions, le SILA 2026 n’échappe pas à certaines difficultés qui viennent ternir l’expérience des visiteurs et rappeler les fragilités du secteur de l’édition en Algérie.
La première préoccupation reste le prix des livres, dont le coût semble augmenter d’année en année. Pour de nombreux lecteurs, notamment les étudiants et les familles, se rendre au Salon ne signifie plus nécessairement pouvoir repartir avec plusieurs ouvrages. Si l’offre est abondante et les catalogues particulièrement riches, le budget consacré à la lecture demeure une contrainte importante.
Cette préoccupation revient régulièrement dans les discussions entre visiteurs. Certains regrettent de devoir limiter leurs achats à un ou deux titres, alors qu’ils avaient prévu de repartir avec plusieurs livres. D’autres expliquent qu’ils profitent du Salon pour découvrir les nouveautés, comparer les prix et finalement attendre une occasion plus favorable pour acheter. Pour les étudiants, la situation est encore plus délicate : les ouvrages universitaires et spécialisés représentent parfois un investissement difficile à assumer.
« On vient au SILA avec une longue liste de livres, mais on finit par faire des choix. Les prix nous obligent à revoir notre budget », pourrait résumer le sentiment de nombreux lecteurs confrontés à cette réalité.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le Salon est censé favoriser l’accès au livre et encourager la lecture auprès du plus grand nombre. Comment attirer de nouveaux lecteurs lorsque le prix devient progressivement un obstacle à l’achat ?
Mais les difficultés ne concernent pas uniquement le public. Du côté des éditeurs, la situation économique est également préoccupante. Plusieurs professionnels du secteur évoquent des ventes insuffisantes, des coûts de production élevés et des difficultés croissantes à maintenir leur activité. Pour certaines maisons d’édition, la faiblesse des ventes fragilise sérieusement leur équilibre financier et fait planer le risque de cessation d’activité.
Derrière chaque stand se trouvent des investissements importants : impression, papier, traduction, droits d’auteur, distribution et stockage. Or, lorsque les ventes ne permettent plus de couvrir ces charges, la pérennité même de certaines maisons est menacée.
Autre difficulté, particulièrement visible pendant cette édition : la saturation des transports en commun. L’affluence du Salon exerce une pression supplémentaire sur le tramway et le train de banlieue, notamment aux heures de pointe. Les voyageurs habituels doivent composer avec des rames bondées, des quais encombrés et des conditions de déplacement particulièrement éprouvantes.
Cette situation suscite également des réactions chez les usagers. Certains visiteurs reconnaissent que l’accès au Salon par les transports en commun reste pratique, mais regrettent les longues attentes et la difficulté de trouver une place dans les rames. D’autres voyageurs, qui ne se rendent pas au SILA, déplorent les désagréments supplémentaires occasionnés par cette affluence, alors qu’ils empruntent quotidiennement ces lignes pour rejoindre leur travail ou rentrer chez eux.
« Le Salon est une bonne chose, mais les déplacements deviennent un véritable parcours du combattant pendant cette période », résume un jeune étudiant algérois.
Les familles venues visiter le Salon ne sont pas épargnées. Avec les enfants, les sacs de livres et les longues distances à parcourir, le retour peut parfois s’avérer aussi fatigant que la visite elle-même.
Cette situation soulève la question de l’anticipation des déplacements lors d’un événement qui attire chaque année un public considérable. Une meilleure coordination avec les opérateurs de transport, le renforcement des dessertes aux heures de forte affluence et une information plus précise sur les itinéraires pourraient contribuer à améliorer les conditions de déplacement, aussi bien pour les visiteurs du Salon que pour les usagers habituels.
Au fond, ces difficultés révèlent les limites d’un événement culturel qui a considérablement grandi au fil des éditions.

