La relation entre l’Algérie et la Chine constitue l’un des partenariats bilatéraux les plus durables et les plus structurants de la diplomatie algérienne contemporaine. Ancrée dans une solidarité anticoloniale précoce, consolidée par une convergence politique constante et approfondie par une coopération économique de grande ampleur, elle a franchi un seuil qualitatif avec l’établissement d’un partenariat stratégique global, scellé au plus haut niveau de l’État en 2023.
Dans un environnement international marqué par la fragmentation géopolitique, la remise en cause de l’ordre économique libéral et l’affirmation de nouveaux pôles de puissance, la relation sino-algérienne constitue un terrain d’analyse privilégié pour appréhender les dynamiques de la coopération Sud-Sud. Elle met en lumière à la fois les potentialités d’un partenariat stratégique approfondi et les limites structurelles qui freinent sa transformation en levier durable de développement.
1. Les fondations historiques d’une relation singulière (1958–1962)
La genèse de la relation sino-algérienne précède l’indépendance nationale. En septembre 1958, la République populaire de Chine reconnaît officiellement le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), faisant de Pékin l’un des tout premiers soutiens internationaux de la cause algérienne. Ce geste politique, rare dans le contexte de la guerre froide, inscrit durablement la relation dans une logique de solidarité anticoloniale et de soutien aux mouvements de libération nationale.
À l’indépendance de l’Algérie, en juillet 1962, les relations diplomatiques sont établies sans délai. Ce socle historique confère à la relation algéro-chinoise une profondeur mémorielle et symbolique qui continue d’influencer les choix diplomatiques et stratégiques des deux pays.
2. Convergences politiques et diplomatie du non-alignement (1960–2000)
Durant les décennies suivantes, Alger et Pékin se retrouvent dans les grandes causes du tiers-mondisme diplomatique, du Mouvement des non-alignés et de la défense de la souveraineté des États. L’Algérie, particulièrement active dans les années 1970, joue un rôle diplomatique reconnu au sein des forums internationaux, tandis que la Chine poursuit sa quête de pleine reconnaissance sur la scène mondiale.
À cet égard, l’année 1971 constitue un jalon majeur de la relation bilatérale. L’Algérie fait partie des États qui œuvrent activement au retour de la République populaire de Chine dans le concert des nations, en soutenant activement son admission aux Nations unies et son recouvrement du siège permanent au Conseil de sécurité, jusque-là occupé par Taïwan. Cette convergence stratégique illustre une relation fondée sur la solidarité politique et la réciprocité, bien au-delà d’un simple alignement circonstanciel.
Cette période consolide ainsi une relation de confiance stratégique, relativement indépendante des cycles idéologiques, fondée sur le respect mutuel, la non-ingérence et la recherche d’un ordre international plus équilibré.
3. La montée en puissance économique et infrastructurelle (années 2000)
Le véritable tournant de la relation intervient au début des années 2000, avec l’engagement massif des entreprises chinoises dans les grands projets d’infrastructure algériens. La Chine s’impose progressivement comme un acteur central de la modernisation des équipements structurants du pays.
Parmi les réalisations emblématiques figurent l’autoroute Est-Ouest (plus de 1 200 km, lancée en 2006), la Grande Mosquée d’Alger (inaugurée en 2020, pour un coût supérieur à 1 milliard de dollars), ainsi que de vastes programmes de logements, d’infrastructures portuaires, ferroviaires, hydrauliques et de télécommunications.
À partir de 2013, la Chine devient le premier partenaire commercial de l’Algérie, position qu’elle conserve jusqu’à aujourd’hui, traduisant l’intensification rapide des échanges économiques.
4. Institutionnalisation du partenariat et inscription géoéconomique (2014–2023)
L’établissement d’un partenariat stratégique en 2014 marque une reconnaissance formelle du caractère prioritaire de la relation. Cette étape ouvre la voie à une coopération plus structurée et plus institutionnalisée.
L’adhésion de l’Algérie à l’initiative chinoise « la Ceinture et la Route » renforce la dimension géoéconomique du partenariat, en cohérence avec la position stratégique du pays entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe. Parallèlement, l’Algérie obtient le statut de partenaire de dialogue de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), s’inscrivant ainsi dans les architectures multipolaires émergentes tout en maintenant sa doctrine de non-alignement.
5. Le partenariat stratégique global de 2023 : un changement d’échelle
La visite d’État du Président de la République algérienne en Chine en juillet 2023 marque un jalon décisif avec la signature d’un partenariat stratégique global, niveau de relation réservé par Pékin à un nombre limité de partenaires.
Les échanges commerciaux bilatéraux atteignent environ 12,4 milliards de dollars en 2024, la Chine représentant près de 20 % des importations algériennes. Depuis 2022, plus de 40 projets d’investissement chinois ont été enregistrés, pour un montant estimé à 4,5 milliards de dollars, combinant investissements directs et joint-ventures.
6. L’énergie : pilier stratégique et potentiel de diversification
La coopération énergétique constitue l’un des axes les plus structurants du partenariat. L’Algérie est un acteur majeur du marché gazier, tandis que la Chine est à la fois un grand consommateur d’énergie et un leader technologique mondial.
Au-delà des hydrocarbures, les perspectives sont particulièrement importantes dans les énergies renouvelables. La Chine domine la chaîne de valeur mondiale du photovoltaïque, tandis que l’Algérie dispose d’un potentiel solaire exceptionnel, avec plus de 3 000 heures d’ensoleillement annuel dans les régions sahariennes. Des coopérations dans le solaire, le stockage énergétique et, à moyen terme, l’hydrogène vert pourraient renforcer la sécurité énergétique et la diversification économique de l’Algérie.
7. Présence chinoise et déficit du privé-privé
La présence chinoise en Algérie s’est fortement accrue depuis les années 2000. À son apogée, la communauté chinoise était estimée entre 30 000 et 40 000 personnes, et plus de 1 300 entreprises chinoises opèrent aujourd’hui dans le pays.
Cependant, cette présence reste principalement structurée autour de projets inter-étatiques. La coopération entre acteurs privés demeure limitée, en raison notamment de la faiblesse du tissu entrepreneurial algérien et de l’absence d’entreprises nationales de taille internationale capables de s’imposer comme partenaires industriels à part entière.
8. Asymétrie du partenariat et contraintes structurelles internes
Le partenariat sino-algérien est structurellement asymétrique, du fait de l’écart de puissance industrielle, financière et technologique entre les deux pays. Cette asymétrie n’est pas en soi problématique, mais elle exige des mécanismes explicites permettant une logique de gains mutuels.
Or, l’approfondissement économique et technologique du partenariat reste fortement conditionné par des contraintes internes à l’économie algérienne. Le rythme insuffisant des réformes économiques et financières freine l’essor de l’activité privée et limite l’attractivité du pays pour les investissements directs étrangers, encore modestes au regard du potentiel national.
Le poids de l’économie informelle, estimé à plus de 30 % du PIB, affecte la nature des échanges commerciaux, notamment dans les biens de consommation importés, et réduit les retombées fiscales et industrielles.
Enfin, malgré l’ampleur des projets réalisés, le transfert de technologies demeure limité. Le principal obstacle n’est pas l’accès à la technologie, mais la capacité nationale à l’absorber, à la valoriser et à la diffuser, en l’absence de champions industriels algériens capables d’opérer à l’échelle internationale.
un partenariat révélateur et exigeant
Soixante-cinq ans après ses débuts, la relation sino-algérienne est entrée dans une phase de maturité stratégique. Elle repose sur un héritage historique solide, une convergence géopolitique affirmée et une coopération économique dense.
Mais ce partenariat agit aussi comme un révélateur : il met en lumière le potentiel considérable de l’Algérie, tout en soulignant les réformes internes indispensables pour transformer une relation politique privilégiée en un levier durable d’industrialisation, de diversification et de souveraineté économique.
L’avenir du partenariat stratégique global sino-algérien dépendra donc autant de la continuité de la coopération avec la Chine que de la capacité de l’Algérie à accélérer ses transformations internes et à s’insérer pleinement dans les dynamiques économiques internationales du XXIᵉ siècle.

