Fondements historiques et politiques des relations russo-algériennes
Les relations entre Alger et Moscou sont souvent décrites comme une alliance inébranlable qui remonte à la décolonisation et à la guerre froide. Quelques nuances s’imposent ici. Dans son livre Autopsie d’une guerre : l’aurore, Ferhat Abbas raconte une mission en Espagne en 1957 : « À cette époque, l’Espagne [qui s’éloignera plus tard du mouvement de libération algérien], après la Yougoslavie et la Suisse, était pour nous le pays le plus hospitalier.» La même année, le sénateur et futur président des États-Unis John F. Kennedy prononce un discours remarqué dans lequel il fustige le soutien apporté par son pays à la France et se prononce en faveur de l’indépendance algérienne. Cette hétérogénéité des soutiens apportés à l’indépendance algérienne (un temps l’Espagne franquiste, la Yougoslavie titiste, la Suisse neutre, un futur président démocrate …) sera convertie par l’Algérie indépendante en partenariats « tous azimuts », Moscou étant un acteur – certes central – parmi d’autres. Le pouvoir algérien après l’indépendance héritera ainsi du mouvement de libération à la fois sa clandestinité politique (le culte du secret) et sa souplesse diplomatique (une capacité à séduire des acteurs très différents).
À la fin des années 1950, l’Union soviétique – qui a manifesté une indéniable fermeté en faveur du président égyptien Gamal Abdel Nasser lors de la guerre de Suez en 1956 – ne se distingue pas comme le grand parrain de l’indépendance algérienne. Au contraire, la position de Moscou semble relativement modérée et pencher en faveur d’une solution franco-algérienne. Il faudra attendre octobre 1960, soit deux ans après Pékin, pour que Moscou se décide à reconnaître de facto le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). On retrouve cette frilosité au lendemain de l’indépendance algérienne en 1962. Nikita Khrouchtchev aurait déclaré au premier président de l’Algérie indépendante Ahmed Ben Bella : « Nous ne pourrons pas supporter deux Cuba ; vous avez un bon partenaire, le général de Gaulle, gardez-le ! »
Et, en effet, malgré les relations quelque peu houleuses entre Alger et Washington (rupture diplomatique de 1967, du fait de la guerre des Six Jours, à 1974), il n’est pas question pour Houari Boumediene (1965-1978) de s’offrir entièrement aux Soviétiques après le rapprochement – notamment sur le plan militaire – des années Ben Bella, illustré par un accord militaire dès 1963. D’ailleurs, parallèlement à la formation de centaines d’officiers algériens à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr-Coëtquidan, la coopération militaire franco-algérienne se renforce à partir de 1968 dans les domaines de l’organisation et de la livraison de matériels militaires. On a affaire, côté algérien, à une stratégie de diversification, sur fond de « non-alignement ». Mais cette diversification ne doit pas faire oublier une incontestable prépondérance soviétique dans le domaine militaire. Selon les autorités militaires françaises, Boumediene – alors ministre de la Défense – aurait obtenu en 1963 de Moscou 1,1 milliard de francs (soit environ 1,7 milliard d’euros) de crédits pour fournitures militaires. Toujours selon les sources françaises, la valeur des matériels livrés à l’Algérie par l’Union soviétique entre l’indépendance en 1962 et avril 1967 aurait atteint 1,64 milliard de francs (soit environ 2,3 milliards d’euros). Cette dépendance ne sera pas remise en cause dans les décennies suivantes et la Russie postsoviétique saura en tirer profit.
À la fin des années 1970, 90 % du matériel militaire algérien est d’origine soviétique. Outre les livraisons d’armements, Moscou contribue au développement du secteur minier en Algérie et ouvre ses centres de formation et ses universités aux jeunes diplômés algériens – entre autres diplômés africains et arabes. De nombreux cadres, ingénieurs et officiers de la jeune république algérienne bénéficient d’une formation soviétique, ce qui s’accompagne de connexions matrimoniales et culturelles. Aujourd’hui, et alors que l’ouverture des universités soviétiques aux étudiants arabes et africains a perduré jusqu’à la chute de l’URSS, les traces de cette influence – concurrencée par l’influence française et l’influence anglo-saxonne – sont très peu visibles. Les cadres formés en Union soviétique ne sont pas toujours les plus valorisés. Si on prend l’exemple du secteur énergétique, et plus précisément du géant pétrolier Sonatrach fondé en 1963, sa présidence est régulièrement confiée à des ingénieurs formés aux États-Unis.
Les cadres formés en URSS sont, en revanche, bien représentés dans l’état-major de l’armée. L’actuel chef d’état-major, Saïd Chengriha, a été formé à l’académie russe de Vorochilov pendant les années 1970. Son prédécesseur, Ahmed Gaïd Salah (mort à la fin de l’année 2019), l’homme fort du pouvoir algérien après les premiers mois du soulèvement populaire (Hirak) et artisan de l’éviction d’Abdelaziz Bouteflika – dont il était proche –, a aussi été formé en Union soviétique. Il en est de même pour le général Ali Ghediri, ancien directeur des ressources humaines au ministère de la Défense, emprisonné pour « atteinte au moral des troupes » (de 2019 à 2025) après avoir voulu « défier le système », selon ses propres termes, et proposer sa candidature à la présidence de la république. Parmi tous les centres du pouvoir algérien, l’armée – qui reste le premier d’entre eux – apparaît comme celui où l’influence russe perdure le plus. Mais depuis la fin de la guerre froide, d’autres influences (à commencer par l’influence américaine) sont venues la concurrencer.
Depuis les années 2000, il est possible d’affirmer que les relations entre les deux pays se sont consolidées, après les crises majeures que chacun d’entre eux a vécues dans les années 1990. L’évolution du contexte international – sur le plan politique comme sur le plan économique –, l’évolution interne des deux pays, l’existence de représentations, d’intérêts et de réflexes communs … sont autant de facteurs à prendre en compte dans l’analyse des relations entre ces deux pays.
La guerre en Ukraine, la crise au Sahel, l’instabilité et la fragmentation en Libye et, plus récemment, le génocide à Gaza ont confirmé la flexibilité de ces relations. Pour Moscou, l’Afrique du Nord est loin de se résumer au partenariat avec Alger. L’approfondissement des relations économiques russo-marocaines et les partis pris russes en Libye et au Mali (soutien apporté à deux adversaires déclarés d’Alger, à savoir Khalifa Haftar et la junte militaire au pouvoir à Bamako depuis 2021) sont là pour le prouver. De son côté, si l’Algérie n’a pas tourné le dos à la Russie au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, l’appui offert par les États-Unis à Israël – y compris dans ses actions en cours au Proche-Orient – ne remet nullement en cause la coopération algéro-américaine dans les domaines militaire et économique.
Un contexte particulier : le tournant des années 2000
La Russie et l’Algérie ont connu entre les années 1990 et les années 2000 des trajectoires analogues, toutes proportions gardées. Au moment de la chute de l’Union soviétique, l’Algérie plongeait dans une crise qui allait déboucher sur une décennie sanglante. Quand la Russie postsoviétique faisait de la guerre en Tchétchénie une guerre contre l’islam politique et le terrorisme, l’Algérie sombrait dans la « décennie noire » (mêlant affrontements entre l’armée et groupes islamistes et massacres de civils). Au début des années 2000, en Russie comme en Algérie, on a peu à peu tourné la page des « guerres civiles » et les deux pays se sont retrouvés avec deux nouveaux présidents à leurs têtes – Vladimir Poutine en Russie et Abdelaziz Bouteflika en Algérie – et avec des systèmes mêlant oligarchies officielles et services de sécurité et de renseignement. Enfin, au fil des années 2000, les deux pays ont bénéficié de la hausse des prix des hydrocarbures, ce qui a permis de consolider leur relation de fournisseur-client.
Des visions et des représentations communes
Au-delà de l’héritage de la relation algéro-soviétique susmentionnée, dans le monde post-guerre froide, les deux pays donnent à leurs politiques étrangères le même contenu sémantique et conceptuel. La même importance est accordée à la souveraineté nationale et la non-ingérence dans les discours, le même accent est mis sur l’idée d’un monde multipolaire et la même rhétorique sécuritaire est employée. D’ailleurs, les deux pouvoirs vont subir les retombées du djihad transnational en Afghanistan : on retrouvera des « anciens d’Afghanistan » (les djihadistes qui ont combattu l’Armée rouge en Afghanistan dans les années 1980) en Tchétchénie comme en Algérie.
Avec les attentats du 11 septembre 2001, les pouvoirs algérien et russe se retrouvent tous deux confortés dans leurs arguments antiterroristes. Ils se saisissent de l’événement de la même manière sur la scène internationale. Dans les années 1990, le pouvoir algérien est mal perçu sur la scène internationale et l’armée algérienne va pâtir d’un embargo. Après 2001, Alger comme Moscou – critiquée en Tchétchénie – voudront apparaître comme des acteurs, voire des partenaires de Washington, dans la lutte antiterroriste.
Des partenariats flexibles plutôt que des alliances et des blocs
Pour autant, Moscou ne fera pas d’Alger un partenaire privilégié dès le début des années 2000. Le premier mandat de Vladimir Poutine (2000-2004) est davantage tourné vers les États-Unis et l’Europe et il ne commence son offensive diplomatique dans le monde arabe que dans le cadre de son deuxième mandat (2004-2008). La visite de Vladimir Poutine à Alger en 2006 est d’autant plus significative qu’elle a lieu une trentaine d’années après la dernière visite d’un dirigeant soviétique. Dans le cadre de « l’économisation » de la politique étrangère russe, le président russe annonce lors de cette visite l’effacement de la dette algérienne, soit 4,7 milliards de dollars. Dans la foulée, l’Algérie s’engage à dépenser 7,5 milliards de dollars en armes russes.
Cette relation privilégiée n’est pas une alliance contraignante. Dans leurs doctrines en politique étrangère, ni l’Algérie ni la Russie ne souscrivent à la logique des « blocs ». Si quelques principes généraux et surtout des intérêts guident les deux politiques étrangères, chacun des deux pays s’attellera à développer d’autres partenariats indépendamment de la relation russo-algérienne. Prenons deux exemples plus ou moins récents. En Libye, le pouvoir algérien ne s’est pas aligné sur la position adoptée par Moscou : un soutien à Khalifa Haftar. En Ukraine, le pouvoir algérien n’a pas tourné le dos à Moscou, mais avec la détérioration des relations russo-américaines au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, on a vu les dirigeants algériens vouloir rassurer leurs homologues américains.
Avec la nouvelle élection de Donald Trump, la question de l’équilibrisme entre les puissances américaine et russe ne se pose pas tout à fait dans les mêmes termes : des doutes subsistent sur la réalité de la relation russo-américaine et une éventuelle « normalisation » des relations entre les deux puissances pourrait avoir des conséquences diverses pour leurs partenaires. Néanmoins, un point important perdure : l’Algérie veut pouvoir conserver des relations solides avec les deux en dépit de relations conflictuelles avec leurs partenaires privilégiés en Méditerranée et en Afrique du Nord (Israël et le Maroc pour ce qui est de Washington ; le clan Haftar en Libye et la junte militaire au Mali pour ce qui est de Moscou).
Le recours à des acteurs non étatiques par la Russie dans son voisinage immédiat (les mercenaires du Groupe Wagner), nonobstant un discours souverainiste et stato-centré, a pu être un motif d’inquiétude pour le pouvoir algérien. Et le remplacement de Wagner par l’Africa Corps (des forces plus formellement liées à l’armée russe) au Mali pourrait être de nature à rassurer Alger. Mais la principale difficulté à laquelle est confrontée l’Algérie et la région dans son ensemble dépasse largement cette question. En effet, le Maghreb dans son ensemble, malgré la présence de deux acteurs qui prétendent au statut de puissance régionale (l’Algérie et le Maroc), et en grande partie du fait de l’absence d’intégration régionale, est particulièrement perméable aux puissances extérieures : de la normalisation israélo-marocaine (facteur d’instabilité régionale et nationale du fait du rejet suscité par Israël parmi les opinions publiques) au renforcement de la présence russe au Sahel, en passant par l’influence grandissante de la Turquie.
Contenu matériel de la relation bilatérale
Sur le plan économique, la relation russo-algérienne est surtout révélatrice de la fragilité de l’économie algérienne et des limites du partenariat entre les deux pays.
Les échanges commerciaux Russie-Maghreb
En analysant l’ensemble des échanges commerciaux entre la Russie et le Maghreb jusqu’en 2021, on obtient une illustration du caractère unilatéral des relations économiques russo-algériennes.
| Année ►
Partenaire |
2000 | 2010 | 2021 | |||
|---|---|---|---|---|---|---|
| Exportations russes |
Importations russes |
Exportations russes |
Importations russes |
Exportations russes |
Importations russes |
|
| Algérie | 119,6 | 7 | 1 269,6 | 26,1 | 2 989,4 | 18,3 |
| Maroc | 61,1 | 59,2 | 558,2 | 374 | 1 213,9 | 435,6 |
| Tunisie | 93,3 | 4,5 | 440,4 | 89,6 | 333 | 145,9 |
Données de l’UN Comtrade Database rapportées par le gouvernement russe
En millions de dollars américains ($) courants
Ces chiffres permettent de tirer plusieurs conclusions. D’abord, à l’échelle du Maghreb, l’Algérie est assurément le principal client de la Russie. Ensuite, en vingt ans, la progression des relations commerciales entre la Russie et le Maroc mérite au moins autant d’attention que celle entre la Russie et l’Algérie. En 2021, les échanges commerciaux entre Moscou et Rabat ont dépassé 1,6 milliard de dollars alors qu’ils étaient presque inexistants il y a vingt ans. Enfin, en se focalisant sur les importations russes, on se rend compte que l’Algérie exporte très peu. En 2021, les exportations marocaines vers la Russie auront été plus de vingt fois supérieures aux exportations algériennes. Huit fois supérieures dans le cas tunisien. Non seulement la Tunisie et le Maroc réussissent à exporter beaucoup plus de produits issus de l’agriculture (notamment des fruits) que l’Algérie, mais ils exportent aussi quelques produits industriels. Pour la Russie, l’Algérie est avant tout un client. Il s’agit d’un client très gourmand en matériel militaire, mais pas seulement.
Sur le plan agricole, l’Algérie partage avec ses voisins les mêmes craintes en ce qui concerne la sécurité alimentaire. L’évolution démographique, le changement climatique et la guerre en Ukraine (la Russie et l’Ukraine étant d’importants exportateurs de blé tendre) sont autant de sources d’inquiétude. Comme le Maroc, l’Algérie est un important importateur de blé russe, et tant que l’acheminement est possible – notamment du fait de la médiation turque –, la guerre en Ukraine ne semble pas avoir remis en cause la stratégie de diversification des approvisionnements (au détriment du blé français). Selon l’agence de presse russe Interfax, l’Algérie aurait presque quadruplé ses achats de blé russe avec 1,3 million de tonnes en 2022, contre 330.000 tonnes en 2021. Cette dépendance à l’égard du blé de la mer Noire est un pari géographique et géopolitique et le révélateur d’une vulnérabilité. Mais sur ce point, l’Algérie ne se distingue pas tout à fait de son voisin marocain, autre gros importateur de blé russe.
L’Algérie : un gros marché d’armement russe
Dans le dossier des transferts d’armements, nous nous appuyons ici sur les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). La période 2018-2022 s’est caractérisée par une forte baisse des importations d’armes par l’Algérie (-58% par rapport à la période 2013-2017). La hausse importante du budget alloué à la défense par le pouvoir algérien (plus de 22 milliards de dollars en 2023, soit plus du double du budget de 2022), a de quoi nuancer cette baisse ponctuelle.
Pour la période 2015-2019, l’Algérie a été le sixième importateur mondial d’armements et le troisième client de la Russie, derrière l’Inde et la Chine. Si on s’intéresse aux transferts d’armements – toujours selon le SIPRI – sur une période de vingt ans, de 2002 à 2022, on découvre que presque 76% des importations algériennes provenaient de Russie. Certes, il s’agit d’un niveau inférieur aux 90% à la fin des années 1970, mais la diversification a été jusqu’ici limitée.
Toutefois, tandis que la guerre en Ukraine n’empêche pas la Russie d’être un fournisseur majeur de blé pour la région (hausse des achats de blé russe au Maroc, en Algérie, en Égypte …), des questions se posent pour son industrie de l’armement (avec des exportations fragilisées à la fois par la « consommation » du matériel en temps de guerre et par les sanctions). En comparaison avec la période 2014-2018, les exportations russes ont baissé de plus de 50% durant la période 2019-2023. Durant cette période, la Russie est restée le principal fournisseur d’armes pour l’Algérie (48% des importations algériennes, loin devant l’Allemagne et la Chine). Pour l’instant, la dépendance à l’égard de l’industrie militaire russe est bien là, et certaines annonces récentes (l’achat de chasseurs furtifs russes Su-57) confirment cette tendance. Aujourd’hui, au-delà du spectre de la diversification, cette relation dépend en grande partie des capacités d’exportation de l’industrie militaire russe – et donc aussi de l’évolution du conflit ukrainien.
La question énergétique
Dans le dossier énergétique, trois points méritent d’être soulignés. Le premier, qui dépasse la seule relation russo-algérienne, concerne les relations entre Moscou et l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Après le déclenchement de la guerre en Ukraine, c’est la convergence qui a primé – et la volonté de l’OPEP, avec à sa tête l’Arabie saoudite, de résister aux pressions américaines. La décision de baisser la production de pétrole en octobre 2022 l’illustre.
Le deuxième concerne les capacités réelles de l’Algérie à se substituer à la Russie comme grand fournisseur de gaz en Europe. Le niveau de demande intérieure en Algérie et les capacités de production limitées viennent rappeler les limites de cette hypothèse, même si on a pu constater au lendemain du déclenchement de la guerre en Ukraine une importante augmentation des livraisons de gaz algérien vers l’Europe, et l’Italie en particulier.
Enfin, le troisième est relatif au principal partenaire sur lequel semble s’appuyer l’Algérie pour pallier le problème susmentionné, à savoir les capacités de production limitées. Après avoir modifié la législation pour attirer les investissements étrangers (censés permettre l’exploration de nouvelles réserves pétrolières et gazières), le gouvernement algérien semble s’intéresser prioritairement aux entreprises américaines. Lors d’un échange avec l’ambassadrice américaine en avril 2022, le ministre algérien de l’Énergie et des Mines a insisté sur « les opportunités d’investissement et de partenariat qu’offre le secteur notamment dans l’exploration, le développement et l’exploitation des hydrocarbures, en souhaitant voir les entreprises américaines participer aux prochains appels d’offres que le secteur va lancer incessamment et bénéficier des avantages offerts par la nouvelle loi sur les hydrocarbures. »
Les grandes leçons du Hirak et de la guerre en Ukraine en termes de politique étrangère
Les différentes thématiques abordées jusqu’ici rappellent le caractère solide, déséquilibré et limité du partenariat russo-algérien.
En 2019, quand le soulèvement populaire est venu bousculer le pouvoir algérien et hâter l’éviction d’Abdelaziz Bouteflika, Moscou ne s’est pas vraiment distinguée sur la scène internationale. Certes, les dirigeants algériens ont pu compter sur la bienveillance de leurs homologues russes, mais ces derniers se sont contentés du strict minimum. Dans un premier temps, parce que le maintien d’un président quasi moribond pouvait difficilement susciter un enthousiasme débordant. Dans un second temps, parce que le pouvoir algérien a pu compter sur la bienveillance de l’ensemble des puissances mondiales et européennes. Dans un contexte très différent de celui des printemps arabes, où l’autoritarisme et les pouvoirs militaires – associés à la « stabilité », dans une vision court-termiste – rassurent bien des dirigeants, Moscou s’est accommodée de la stratégie contre-révolutionnaire (l’étouffement de la contestation) du pouvoir militaire algérien de la même manière que Washington, Paris, Pékin, ou encore Ankara. En d’autres termes, contrairement au pouvoir syrien par exemple, le pouvoir algérien n’avait pas besoin du soutien d’une puissance en particulier : il pouvait compter sur le soutien de toutes les puissances.
De même, quand la Russie a envahi l’Ukraine, elle s’est heurtée à la relative solidarité de l’Alliance atlantique (jusqu’à un certain point) avec Kiev, mais en Afrique, en Amérique latine, en Asie et dans le monde arabe, elle a pu constater que ses partenaires habituels – même les plus proches de Washington – ne lui avaient pas tourné le dos. En cela, l’Algérie ne s’est pas vraiment distinguée du Maroc (même comportement dans les instances onusiennes face à l’offensive russe), pour ne prendre que cet exemple. Le contexte actuel est à la fois propice aux pouvoirs autoritaires (et ils sont suffisamment nombreux pour avoir l’assentiment de Moscou et de Washington en même temps) et aux partenariats flexibles.
En définitive, la cryptocratie algérienne (pouvoir opaque, illisible, insaisissable) donne l’impression d’avoir réussi sa contre-révolution, mais elle semble consciente de deux écueils qui pourraient guider son comportement à l’égard des grandes puissances : l’absence de légitimité démocratique et l’absence de stabilité régionale. Dans ces conditions, la légitimité extérieure – destinée à pallier l’absence de légitimité démocratique – a deux sources : un complexe obsidional (une mentalité d’assiégé) que certains événements viennent confirmer (le rapprochement israélo-marocain, les tensions avec le Mali, l’escalade franco-algérienne) et une politique conciliante avec toutes les grandes puissances lointaines. Avec Washington, on maintient le Dialogue militaire conjoint (comme on l’a vu en décembre 2023) en dépit de l’alliance israélo-américaine à l’œuvre à Gaza. Avec Moscou, on tâche de poursuivre la relation bilatérale malgré les actions de Wagner en Libye et au Mali. La guerre froide pouvait permettre une marge de manœuvre – le fameux non-alignement. Le contexte actuel est celui des accommodements multiples et du multi-clientélisme.

