Kiosque en faillite : le reportage au bout de sa vie

Le Kiosque en faillite parait exceptionnellement pour raconter le dernier « reportage » vivant et vécu du journaliste Mohamed Bouchama, emporté par la maladie et le mépris d’un pays qui brise ses propres enfants.

 

« Ceci est mon ultime cri de détresse. Je repars fatigué. Si fatigué de tant d’ingratitude, et de ce mépris souverain qui brise, un à un, les enfants de cette terre. »

C’était le dernier écrit de Mohamed Bouchama. Journaliste de longue date, dont tous les confrères en Algérie reconnaissent le professionnalisme et la détermination. Il est décédé le 4 juin.

On s’était connus dans la salle de rédaction du Soir d’Algérie en 1990. Mohamed Bouchama faisait partie de la première équipe du premier quotidien indépendant en Algérie. Il a toujours écrit en sport, c’était son truc.

Mohamed était ce qu’on appelle un bon gars, un fils de bonne famille. Et le souvenir que j’ai de lui, c’est que ce n’était pas un pleurnichard et qu’il ne se plaignait jamais de tout et de rien.

Mais, juste avant que la Grande Faucheuse ne l’emporte, il avait laissé un cri de détresse sur les réseaux sociaux.

« J’aime mon pays. J’aime son peuple, de toute mon âme. Pourtant, une immense tristesse m’envahit face au déclin de nos institutions, et plus particulièrement de nos hôpitaux. »

J’ai trouvé son entrée en matière étonnante. Ensuite, j’ai lu le parcours du combattant d’un homme malade qui écrivait probablement en toute conscience ce qui était le dernier reportage de sa vie.

Face à la bureaucratie et à l’incompétence, il se résignait fataliste dans la douleur.

« Mais moi, pour reprendre les mots d’un ancien ministre des Années noires, je ne suis pas le fils d’un général. Je ne suis pas un homme de fortune. Je ne suis qu’un simple artisan des mots, salarié d’un journal qui peine à honorer ses fins de mois. Je ne connais pas le président Tebboune pour espérer un envol salvateur vers l’étranger, ni même le ministre de la Santé pour mendier un regard plus humain dans un service de mon propre pays. »

Quand on a vécu comme citoyen conscient de ses droits, on sent probablement encore plus l’injustice qui nous frappe en plein visage et qui nous fait sentir toute notre vulnérabilité quand la santé nous lâche.

Toutefois, lorsqu’un reporter raconte une histoire à travers sa propre expérience ou sa propre souffrance, il entre dans le journalisme narratif ou le journalisme d’immersion. Il ne se contente plus d’observer de loin. Il devient témoin et acteur de ce qu’il décrit, parfois jusqu’à l’épuisement.

Mohamed a témoigné en se livrant, en offrant sa réflexion, sa sensibilité et son expérience. Comme s’il écrivait sa propre épitaphe en temps réel.

Il a raconté la détresse d’un malade jusqu’à son dernier souffle. Son ton vivant, humain et bouleversant, est d’une honnêteté déchirante, celle qui fait mal sans même y toucher.

Il est à l’image de Susannah Cahalan qui, dans Brain on Fire, raconte dans le New York Post sa descente aux enfers face à une maladie auto-immune rare.

C’est aussi Jean-Dominique Bauby, auteur de Le Scaphandre et le Papillon. Cet ancien rédacteur en chef du magazine Elle. Il avait été victime d’un AVC qui l’a entièrement paralysé. Il avait dicté ce chef-d’œuvre littéraire d’un seul œil.

Dans son témoignage, Mohamed Bouchama raconte ce qu’il vit et ce qu’il voit, et, surtout, met en lumière le drame dont les algériens font état au quotidien, dans le secret de leurs confidences. Un pays qui vous soigne à coups de files d’attente et de papiers.

Mais voilà, le journal pour lequel il travaille depuis 36 ans s’est contenté de présenter ses condoléances à la famille du défunt sur son site web dans un pays où la vie humaine semble n’avoir plus aucune valeur.

Mohamed a pourtant livré un témoignage de première main, qui va au-delà de la narration des évènements pour susciter une indignation semblable à un coup de poing dans la figure, nous éveillant avant de nous assommer.

Repose en paix, Mohamed Bouchama.

Voici le texte de Mohamed Bouchama publié sur son profil Facebook quelque jour avant sa disparition.

« J’aime mon pays. J’aime son peuple, de toute mon âme. Pourtant, une immense tristesse m’envahit face au déclin de nos institutions, et plus particulièrement de nos hôpitaux.

Hier encore, le destin m’a mené à bout de forces devant le zèle glacial d’un médecin de garde, aux urgences cardiologiques de l’hôpital Mustapha. Déjà épuisé par la maladie, j’avais tenté le pari d’y aller, guidé par les urgences médico-chirurgicales qui estimaient que mes souffrances urologiques dépendaient de la cardiologie.

À notre arrivée, la lourde porte métallique des urgences — étrangement close pour un lieu censé accueillir la détresse — est restée fermée. Un agent de sécurité a fini par entrapercevoir notre détresse, simplement pour nous ordonner d’aller d’abord aux urgences médicales afin d’y faire un ECG, cet examen pourtant si rudimentaire. Une aberration jamais vue, partagée ce soir-là par d’autres silhouettes errantes, condamnées elles aussi à ce pèlerinage absurde.

Arrivés aux urgences médicales, le couperet tombe à la réception : inutile d’attendre, la technicienne ne fait plus d’examens. Le retour vers la voiture fut un chemin de croix. Derrière nous, la porte de fer de la cardiologie s’était définitivement verrouillée. Le personnel s’était évaporé dans la nuit. Je suis alors rentré chez moi, sans le moindre soin, abandonné à ma souffrance, n’attendant plus que l’appel divin pour rejoindre l’au-delà.

Mon mal, contre lequel je me bats depuis 2009, est-il donc si désespéré ? Un spécialiste m’a confié que ma survie tenait à une greffe irréalisable ici, et non prise en charge par la CNAS. Et quand bien même elle le serait, il faudrait s’armer d’une patience infinie. Et prier.

Mais moi, pour reprendre les mots d’un ancien ministre des Années noires, je ne suis pas le fils d’un général. Je ne suis pas un homme de fortune. Je ne suis qu’un simple artisan des mots, salarié d’un journal qui peine à honorer ses fins de mois. Je ne connais pas le président Tebboune pour espérer un envol salvateur vers l’étranger, ni même le ministre de la Santé pour mendier un regard plus humain dans un service de mon propre pays.

Ceci est mon ultime cri de détresse. Je repars fatigué. Si fatigué de tant d’ingratitude, et de ce mépris souverain qui brise, un à un, les enfants de cette terre.»