Universté d’Alger en 1971. Publication Facebook: Alger dans les années 1970 « L’Algérie entre hier, aujourd’hui et en avenir »
Les rapports entre politique et production des savoirs ne sont pas un champ d’étude nouveau. Dans la Grèce antique, Platon considérait qu’un bon politique devait obligatoirement être un savant. Dans l’Égypte ancienne et en Mésopotamie, le pouvoir royal tirait sa légitimité du savoir théologique et astronomique des prêtres. Dans les grands empires Romain et Chinois, le pouvoir politique a usé du savoir juridique, de l’écriture et des recensements. Dans la civilisation musulmane, les rapports ont varié entre légitimation du pouvoir par les savants et le contrôle du savoir par les gouvernants.
Sur cet aspect précisément, cette caractéristique est finalement plus que répandue. A titre d’illustration, l’élite dirigeante chinoise est considérée comme l’une des plus savante au monde. Savoir non pas acquis dans les sciences sociales, comme c’est souvent le cas, mais dans les sciences techniques. Les résultats n’ont pas besoin de démonstration. La Chine est en passe de passer, en moins d’un siècle, d’un État du tiers monde, à la première puissance économique mondiale.
L’Algérie n’a certes jamais été comparée à la Chine. Mais le parallèle avec la Corée du sud a bel et bien été fait. Cet article vise à revenir sur ce qu’était l’université algérienne durant les premières décennies de l’indépendance. Lorsque tous les espoirs étaient encore permis. A cette époque, quelle était la nature de la relation entre pouvoir politique et savoir académique ? Quelle place les pouvoirs publics ont-ils réservé à l’université en termes de production de sens et de contribution au projet de développement national ?
L’université partie prenante du projet post-indépendance
Au sortir de l’indépendance, les gouvernants mobilisent un pouvoir discursif[1] puissant dans lequel l’université trouve toute sa place, car dotée d’une très forte charge symbolique, liée à sa participation active à la lutte pour l’indépendance. En effet, comment oublier le rôle de l’UGEMA (Union générale des étudiants musulmans algériens) et le fait qu’en 1956, plus de 90 % des recrues de l’ALN étaient des lycéens? Témoigne Clément Henri Moore, qui en était membre entre 1955 et 1962.
Cette conscience politique aiguisée et cette capacité de don de soi au sein d’une catégorie sociale aussi jeune a marqué les esprits de plusieurs générations. Durant la guerre de libération, les étudiants algériens avaient été des héros ; ils devaient le rester pour mener la lutte de la construction et du développement. Tel était le message du pouvoir discursif de l’époque.
Pour ce faire, les budgets alloués au secteur de l’enseignement supérieur étaient autour de 22% du budget de l’État. Malgré la précarité, la vétusté et la rareté, « l’encadrement universitaire était de qualité, et les premières générations d’étudiants rêvaient d’un rayonnement culturel, économique et scientifique pour notre pays », confie Salah Eddine Sidhoum, étudiant en médecine entre 1968 et 1965. Un rayonnement et une ouverture facilités par la mobilisation de professeurs venus d’Europe et du Moyen-Orient, permettant aux étudiants de choisir la langue d’étude, souligne le sociologue Nacer Djabi.
En plus de participer au pouvoir discursif, les autorités ont mis l’université algérienne au centre du projet de développement et de construction nationale. Pour rappel, en 1962, l’Algérie ne comptait que 2 750 étudiants. « Les étudiants ne songeaient ni vraiment à voyager ni à partir. Nous construisions un avenir dans lequel « demain nous serions le Japon! », se souvient la sociologue Fatma Oussedik. Cette volonté farouche de participer à un projet commun était largement partagé. « L’optimisme régnait car dans le début des années 1970, et la volonté de sortir du sous-développement transcendait notre opposition à l’autoritarisme du régime», confirme Yahia Zoubir, directeur de recherche en géopolitique (étudiant entre 1971 et 1974).
L’indépendance signifiait le développement, tant du point de vue de la contribution collective à un projet commun que de la capacité individuelle à accéder à un ascenseur social. Khaoula Taleb Ibrahimi, étudiante dans les années 70, rappelle que l’Université algérienne recevait des étudiants de toutes les régions et de toutes les catégories sociales et, grâce à elle, beaucoup sont devenus des hauts cadres de la nation. Au sein de l’enceinte universitaire, l’appartenance à une classe sociale favorisée ou une filiation avec un dirigeant politique n’empêchait pas que «les Majors de promotion soient exclusivement de classes sociales inférieures », se souvient Abdekrim Boudraa (étudiant à partir de la fin des années 80).
D’ailleurs, jusque dans les années 90, le diplôme universitaire était la garantie d’obtenir un emploi bien rémunéré, permettant de dépasser les contraintes de son environnement natal. En fait, le marché du travail attendait les diplômés, y compris dans les Sciences humaines et sociales, car le souci de planification, la volonté d’analyse et de prévision étaient au centre des politiques publiques (Fatma Oussedik). Last but not least, et bien au-delà des signes de réussite professionnelle, l’échelle de valeurs de l’époque valorisait l’instruction et le savoir comme un bien inestimable, pour ne pas dire quasiment sacré. « Dans mon milieu familial, faire des études est une obligation humaine si ce n’est divine», témoigne Abderahman Hadj Nacer, ancien gouverneur de la banque d’Algérie.
Le consensus relatif au bilan positif de l’enseignement supérieur post indépendance aurait-il été possible, si l’université n’avait pas été -malgré le règne du parti unique-, un espace de débats et de contestation? Paradoxalement, l’université était traversée par divers courants de pensée (berbéristes, conservateurs, progressistes, islamistes, baasistes) qui s’exprimaient à travers des débats contradictoires sur le bilinguisme et l’arabisation notamment. Controverses rendues possibles par le respect de la franchise universitaire. A ce propos, Mouloud Maameri et Saïd Sadi, poursuivis par la police, n’ont-ils pas été protégés à et par l’Université ? Des débats, des grèves, des manifestations ont été menés pour préserver les franchises universitaires des tentatives de caporalisation de l’organisation syndicale estudiantine, témoigne le Dr Sidhoum. Pour d’autres illustrations, il est utile de se référer aux témoignages éclairés du professeur Ahmed Mahiou qui était, à cette époque, doyen de la faculté de droit, dans son ouvrage Au fil du temps et des événements (Bouchène, 2022).
L’université, et la lutte continue malgré tout
Avec le recul, il est important de relever que mêmes les années de violence fratricide des années 90 n’ont pas totalement fermé ces espaces de liberté. Scander Soufi, étudiant à la fin des années 90, raconte que l’université était, comme les médias d’ailleurs, un lieu de résistance. «A cette époque, l’objectif était surtout de rester vivants. Nous étions des démocrates et nous voulions que le pays avance dans le progrès et la science », ajoute Hocine Hamoum, ingénieur pétrolier, étudiant entre 1990 et 1995.
Au-delà de l’appartenance politique, le fait de défier les attentats en allant à l’université était en soi un acte de résistance active. A l’intérieur des campus, la peur et le doute n’ont pas empêché la pensée critique d’être transmise par des professeurs qui donnaient l’exemple par leur présence et leur assiduité. Si la violence en soi n’était pas toujours ouvertement débattue, la situation économique et ses répercussions sociales étaient, en revanche, analysées et discutées. Par ailleurs, la volonté des responsables de maintenir une sorte de normalité, malgré un contexte dangereusement exceptionnel, a permis de maintenir le volume des cours, respecter les exigences pédagogiques et les évaluations semestrielles, au même rythme qu’avant la détérioration de la situation sécuritaire.
De plus, l’engagement et les actions syndicales n’ont pas cessé durant cette période. Profitant de l’ouverture sur le pluralisme, les enseignants universitaires se sont organisés et illustrés par leur activisme mémorable vingt ans plus tard. En effet, le CNES (Conseil National des Enseignants du Supérieur) a mené des mouvements de grève (notamment en 1993, 1995-1996) sur la base de revendications socio-économiques et pédagogique. En plus de demander des augmentations de salaires, devenus les plus faibles d’Afrique, il a également exigé la revalorisation de la fonction d’enseignant-chercheur et défendu l’autonomie universitaire face au pouvoir politique. Et parce que le contexte politico-sécuritaire était détérioré, le CNES a lutté pour maintenir l’université comme un espace de débats. Face aux assassinats d’intellectuels et d’enseignants, le syndicat avait très tôt alerté sur l’hémorragie des cerveaux.
C’est à cette période que la faculté des sciences politiques (à l’époque Institut) a perdu feu le professeur Djillali Lyabes et enregistré le départ de Walid Abdel Hay. Trente ans plus tard, ceux qui ont bénéficié de leurs cours magistraux, de leurs encadrements et leurs conférences en parlent encore avec respect et nostalgie. Plus globalement, Ahmed Guessoum affirme que 71500 diplômés universitaires ont quitté l’Algérie entre 1992 et 1996. Si la perte économique est évaluée à 40 milliards de dollars, la perte en termes de formation des futures générations est inestimable.
Cette perte est d’autant plus colossale que l’université algérienne du troisième millénaire raconte une tout autre histoire. Une histoire, avec d’autres acteurs, d’autres valeurs et d’autres missions dictées par une… autre époque.
[1] Le pouvoir qu’exercent les idées, la connaissance, l’idéologie, la culture et le langage sur la société. Un acteur produit un discours capable d’influencer la pensée et l’action d’un autre acteur, en produisant une certaine conception.

