L’art algérien, catharsis des mémoires blessées et espaces à inventer

À Menart Fair 2026, douze artistes réunis autour de l’Algérie explorent les blessures de la mémoire, l’exil et les disparitions. En parallèle, une table ronde interroge les conditions de création et les espaces nécessaires à l’émergence de l’art contemporain algérien.

Table ronde sur la fabrique de l’art. De gauche à droite: Saloua Louste Boulbina, Lena Kemiche, Malika Dorbani-Bouabdellah, Wassyla Tamzali et Samir Toumi

 

 

À l’occasion de la 7ème édition de Menart Fair 2026, à la Galerie Joseph-Turenne à Paris, le Project Room consacré à l’Algérie réunit douze artistes autour de l’exposition Se mettre devant l’image, imaginée par Wassyla Tamzali, fondatrice et directrice des Ateliers Sauvages, centre d’art contemporain indépendant à Alger.

L’exposition réunit douze artistes accueillis en résidence aux Ateliers Sauvages où les œuvres présentées ont été créées et réalisées durant les 10 années écoulées. Entre deuil, mémoire, migration et blessures collectives, les œuvres racontent autant d’histoires intimes qu’un monde traversé par les ruptures.

Une table ronde consacrée à la fabrique de l’art a traité des problématiques qui entourent la place de l’Art dans la société algérienne d’aujourd’hui, les conditions matérielles de la création en Algérie, comme les lieux de création, les conditions de vie des artistes, et l’économie de l’art en Algérie.

L’affluence du public permet de dire que cette exposition a été un des évènements majeurs de la foire MENART qui l’a accueillie.

 

Coudre les ruptures, donner une forme à l’absence

Nombre de ces artistes ont grandi dans l’Algérie des années 1990, marquée par la décennie noire, puis par les départs clandestins et les mobilités de toutes sortes. Leurs œuvres ne racontent pas toutes la même histoire, mais elles composent un paysage sensible où la mémoire familiale, l’histoire politique, la solitude et le besoin de liberté se croisent.

Chez Mounir Gouri, jeune artiste originaire d’Annaba, la fracture est inscrite dans la matière. Son œuvre Routes cousues se compose d’un ensemble d’assiettes sur lesquelles des fils noirs dessinent des lignes de frontières. Routes, fissures ou cicatrices? ces tracés se prêtent à plusieurs lectures. L’artiste présente ces lignes comme une coupure ayant traversé son propre corps et explique qu’il l’a réalisée en réfléchissant aux conflits qui traversent le monde.

Le fil est également au cœur de L’Annonce de Rima Djahnine. L’artiste est la sœur de Nabila Djahnine, militante féministe assassinée en 1995, pendant la décennie noire. Mais son œuvre ne se limite pas à la mémoire d’une disparition familiale. Pour la concevoir, elle est partie de sa propre histoire, puis a recueilli les témoignages d’autres personnes confrontées à la perte d’un être cher. Sur un grand tissu noir, des silhouettes sont cousues au fil blanc. Plus bas, celui-ci s’effiloche, comme si le lien entre les êtres se défaisait. En hauteur, des dossiers de chaises sont suspendus. Ils renvoient à une pratique des veillées funéraires en Algérie : des chaises installées devant les maisons accueillent les hommes venus se rassembler, tandis que les femmes demeurent à l’intérieur. L’installation fait ainsi apparaître une géographie sociale du deuil, réparti entre dedans et dehors, entre espaces masculins et féminins. 

Avec Et notre terre, Foued Bouatba s’attache lui aussi à ceux qui ne sont pas revenus. Au centre de son œuvre, une masse sphérique composée de vêtements et de chaussures usagés évoque les affaires des harragas, ces jeunes qui tentent de traverser clandestinement la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. L’artiste a lui-même tenté cette traversée en 2007, avant d’intégrer l’École des Beaux-arts. Il raconte combien cette expérience l’a marqué et évoque des amis et des voisins disparus. À partir de 2011, il commence à développer un travail sur l’immigration et la liberté de circulation, un sujet qu’il décrit comme sensible en Algérie.

 

« Et notre terre ». Fouad Bouatba

 

Des images qui hantent

La disparition et la violence traversent l’oeuvre de Fella Tamzali, Dans le périmètre étoilé. L’artiste raconte avoir été hantée, depuis trois ans, par le génocide de Gaza. Cette souffrance éprouvée à distance a réveillé en elle une mémoire transgénérationnelle, sans doute la temporalité de la colonisation de l’Algérie, et exacerbé sa révolte face au sort réservé aux populations de la région. Elle présente une installation, une peinture, une sculpture et une céramique, chacune née de l’autre. L’artiste y voit, avec le recul, l’évocation d’un cycle de destruction et de disparition.

Peintre, elle commence par représenter des prisonniers palestiniens aux yeux bandés sur un tableau. Mais, au cours de son travail, une autre image s’impose à elle : celle de corps palestiniens restitués à Gaza, dont l’abdomen aurait été rempli de coton à la place des organes. Bouleversée par cette représentation, elle pose ses pinceaux pour réaliser la sculpture suspendue représentant un cercle de corps enlacés en papier mâché blanc et remplis de coton. Ce n’est qu’après avoir donné forme à cette image qu’elle peut revenir à la peinture. Et une céramique représentant la structure d’un gosier dont surgit une langue. Le titre de cette pièce est une phrase de Mahmoud Darwich : « Ne t’excuses pas pour ce que tu as dit ». 

Le travail de Serine Hamami emprunte une voie plus personnelle encore. À travers de petites sculptures figuratives, elle entre en dialogue avec Baya Mahieddine, artiste algérienne dont elle évoque le parcours difficile en France. Hamami explique que cette œuvre la représente elle aussi. La référence à une autre artiste devient ainsi le point de départ d’une recherche sur sa propre identité, où mémoire et subjectivité se rencontrent.

Les œuvres réunies dans le Project Room ne relèvent donc pas d’un récit uniforme. comme elles
n’appartiennent à « un style » ou à une même démarche. Sculptures, peintures, installation répondent à une même nécessité : rendre perceptible ce qui demeure souvent invisible, sans prétendre refermer les blessures qu’elles donnent à voir.

 

Wassyla Tamzali, fondatrice et directrice des Ateliers Sauvages

 

« La fabrique de l’art » : créer, mais dans quels espaces ?

Cette question des conditions de la création a été au centre de la table ronde « La Fabrique de l’Art », organisée le 23 octobre et modérée par Malika Dorbani-Bouabdellah, historienne de l’art et ancienne directrice du Musée national des Beaux-arts d’Alger. Autour d’elle, la philosophe et politiste Seloua Luste Boulbina, la commissaire et chercheuse Léna Kemiche,  l’écrivain Samir Toumi et Wassyla Tamzali etont interrogé les lieux, les moyens et les réseaux qui permettent à l’art contemporain de se développer en Algérie.

Pour Wassyla Tamzali, la question des conditions de travail est incontournable. Être artiste suppose, selon elle, une forme de passion capable de résister à la précarité et à l’absence de garanties. Chaque année, de jeunes diplômés des écoles des Beaux-arts choisissent cette voie, parfois au détriment d’un emploi plus stable que leur entourage aurait préféré les voir exercer.

Ce choix pose une question plus large : pourquoi continuer à produire des images dans un environnement où les conditions matérielles sont difficiles ? Tamzali invite les artistes à répondre eux-mêmes à cette interrogation. Elle rappelle aussi que le public est, d’une certaine manière, privilégié : il reçoit les signes que les artistes produisent, sans toujours mesurer ce qu’il leur en coûte de les faire exister.

Samir Toumi aborde le sujet à partir de son expérience d’entrepreneur et de fondateur de La Baignoire Expérience. Vers 2011-2012, alors qu’il découvre notamment le travail de jeunes photographes, il constate que Facebook constitue souvent l’un des principaux espaces d’expression accessibles aux artistes, en dehors des galeries traditionnelles et des circuits culturels institutionnels. Il résume cette situation par une formule devenue une sorte de boutade : « Le ministre de la Culture, c’était Facebook. »

Comment passer de cet espace virtuel à des lieux où les œuvres peuvent être rencontrées physiquement ? En 2013, Toumi lance donc La Baignoire Expérience en mettant une partie des ressources de son entreprise — ses locaux, sa connexion internet et certains moyens financiers — au service de la scène artistique émergente. Il ouvre les bureaux à des artistes, des chercheurs, des ateliers et des initiatives accessibles au public.

Léna Kemiche, membre du collectif mat3amclub et assistante commissaire au Palais de Tokyo, élargit la réflexion à la circulation des œuvres entre les territoires. Avec sa collègue Jade Saber, elle s’intéresse notamment aux artistes issus des diasporas du Sud global, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Son projet de recherche Ici ailleurs examine les manières de produire, de montrer et de faire circuler l’art entre différentes géographies. À ses yeux, la question de l’ancrage est centrale. Comment inscrire une pratique artistique dans un lieu lorsqu’on est traversé par le déplacement, qu’il soit vécu directement ou transmis à travers une histoire familiale ? L’ancrage et la circulation ne sont pas nécessairement contradictoires : une œuvre peut se construire à partir d’une histoire située tout en entrant en dialogue avec d’autres contextes. Les Ateliers Sauvages, qui ont accueilli de nombreux artistes à Alger, constituent à cet égard un interlocuteur important.

Seloua Luste Boulbina replace enfin ces expériences dans une perspective institutionnelle et postcoloniale. Elle souligne les difficultés de structuration de l’écosystème de l’art contemporain en Algérie, notamment en matière de reconnaissance, d’accompagnement et de circulation internationale. Elle distingue la présence de galeries commerciales de l’existence d’un réseau durable capable de soutenir les artistes, de les aider à constituer leurs dossiers, à accéder à des résidences et à se déplacer.

Elle pointe aussi la tendance à maintenir une relation privilégiée avec la France. Si les institutions françaises peuvent offrir des possibilités de visibilité, une dépendance excessive à cette destination risque de limiter les échanges avec d’autres espaces, notamment en Afrique et en Asie. Pour elle, la circulation des œuvres et des idées doit être pensée dans plusieurs directions. Les rencontres avec d’autres publics ne servent pas uniquement à diffuser un travail déjà achevé : elles peuvent également transformer la manière dont les artistes créent.

 


Voici le texte de présentation de l’exposition Se mettre devant l’image :

Se mettre devant l’image

Être soi et chez soi. Les œuvres exposées ont été créées dans un même lieu, souvent dans les traces encore visibles de l’artiste qui a précédé. Ce n’est pas anodin. Certains sont revenus, créant ainsi une communauté fragile, un lieu de partage, de disciplines mêlées, un lieu donnant à la création une légitimité que la Cité ignore. Ce lieu, les Ateliers Sauvages comme les fleurs sauvages, est un centre d’art indépendant au cœur d’Alger. Where is home ? où est notre demeure, celle où on est en soi et chez soi. Le temps d’une résidence, cet espace est cette demeure pour les artistes en quête d’une « chambre à soi ».

L’expérience esthétique de chacun.ne des artistes s’inscrit dans notre contemporanéité, leurs images nous installent dans une représentation collective. La guerre des années 90 avait mis à mal l’idée du collectif. Par le chemin de l’art, se dessine un retour. Sans oublier, la beauté, cette fusion du talent et de la pensée dont nous parle Eden Adnan, la fusion a lieu quand la beauté, le talent implicite d’une peinture atteignent la hauteur de l’idée qui l’anime.

 

Wassyla Tamzali
Directrice et fondatrice des Ateliers sauvages,
Commissaire de l’exposition.