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C’est tout frais. Publié à l’occasion de la Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai. En 2026, l’Algérie se classe 145e au palmarès mondial de la liberté de la presse. En 145e position sur 180 pays. Un déclin inexorable, comme une destinée funeste. Après avoir atteint la 95e place en 2002 — ce qui n’était déjà pas très glorieux —, elle glisse à 126e en 2025, puis à 145e cette année. Vous avez compris le principe. On descend, régulièrement, méthodiquement, presque avec application.
Certains pays régressent parce que cela va mal chez eux. Une junte militaire a pris le pouvoir, des gens n’ont plus de quoi manger ou se soigner, alors la liberté de la presse passe à la trappe. L’Algérie, elle, réussit à s’enfoncer dans le classement même quand tout se déroule (presque) normalement. C’est tout de même hilarant à en mourir. Quand des journalistes étaient assassinés à tous les coins de rue, dans les années 1990, on essayait quand même de garder la tête haute — quitte à se la faire couper.
Qu’on se comprenne bien. L’imprimatur marquait l’époque : des agents d’on-ne-sait-quels services découpaient des pages entières de journaux avant impression pour les remplacer par des avis publics, parce qu’une information sécuritaire avait osé paraître sans le visa requis. On dira que c’était la guerre. C’était presque normal. Ce n’était pas normal. Mais le fait était là : des journaux créés dans l’euphorie de la libéralisation de la fin des années 1980. Des journalistes tentaient de faire leur boulot malgré tout, et ne craignaient pas les ciseaux au bout de chaque phrase.
On doit le reconnaître, l’âge d’or de la presse algérienne fut une parenthèse enchantée. Elle dura deux ans, voire trois. De 1989 à 1992, des dizaines de titres fleurirent après des décennies de désert médiatique. Les journalistes écrivaient des choses. De vraies choses. Des choses qui dérangeaient.
Aujourd’hui, sur le papier, la liberté de la presse est inscrite dans la loi. Dans la constitution. Sans honte. Depuis l’adoption de la loi en 2012, elle est accompagnée de douze exigences pour son exercice, et j’ai bien compté. Ces exigences incluent le respect de la religion, de l’identité nationale, de la sécurité de l’État, de l’ordre public, des intérêts économiques du pays, et bien d’autres. Une liberté à douze cadenas, c’est encore une liberté, techniquement. Appelons ça 12 nuances de libertés, comme 50 nuances de gris.
Aujourd’hui, on ose encore parler de presse pluraliste en Algérie. Des dizaines de titres, en arabe, en français, en tamazight. Beaucoup de journaux. Peu de journalisme. Les lignes éditoriales se ressemblent comme des jumeaux élevés par le même État. Julia Cagé écrivait dans Sauver les médias (2015) que « le pluralisme de la presse pourrait être défini comme une mission d’intérêt général ». Cette définition pourrait satisfaire à la fois les tenants du pouvoir — peu enclins à entendre qu’ils muselleraient la presse — et les journalistes contraints de préserver ce qu’il leur reste de métier et de dignité. La réalité, elle, ressemble à un rocking-chair : ça bouge beaucoup, ça ne va nulle part.
Pour en revenir au 3 mai, ce n’est pas une date choisie au hasard. C’est celle de la Déclaration de Windhoek, adoptée en Namibie le 3 mai 1991 par une soixantaine de journalistes africains — dont des Algériens. Je me souviens que feu Zoubir Souissi, alors directeur du Soir d’Algérie, était présent. Il était rentré tout ému, nous apportant la bonne nouvelle, comme s’il revenait d’un pays où l’avenir existait encore. Il avait signé, avec d’autres, ce texte fondateur. Il rentrait dans un pays qui venait d’ouvrir ses médias au secteur privé. Ils avaient des raisons d’y croire. Ces journalistes avaient eu l’audace d’écrire, noir sur blanc, que la censure était une « violation grave des droits de l’homme ». Ils affirmaient qu’une presse libre était indispensable à la démocratie et au développement économique d’une nation.
Trente-cinq ans plus tard, leurs successeurs sont cent quarante cinquièmes. La liberté de la presse n’est pas un luxe de démocraties bien nourries. C’est la condition minimale pour qu’une société se regarde honnêtement dans le miroir. Même avec cent journaux, on peut ne rien savoir sans elle. On peut avoir des lois en place sans jamais se sentir en sécurité de les utiliser.
Cent quarante-cinquièmes. Et on descend.
Six journalistes derrière les barreaux
Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) recense au moins six journalistes actuellement détenus en Algérie. Les poursuites ne sont pas toujours liées à leur mission d’informer. Toutefois, ces incarcérations mettent en lumière les difficultés avérées pour les professionnels des médias de faire leur travail.
Le cas le plus récent est celui du journaliste indépendant Hassan Bouras, arrêté le 12 avril 2026 — une arrestation qui s’inscrit dans un long historique de poursuites. Il avait déjà été condamné en 2022 et arrêté à plusieurs reprises auparavant.
Parmi les autres cas documentés, Abdelwakil Blamm, arrêté en janvier 2025 à la suite d’une campagne sur les réseaux sociaux (« #manich_radi ») et de reportages locaux.
Mustapha Bendjama, rédacteur en chef du journal Le Provincial, avait quant à lui été condamné en août 2023 à deux ans de prison pour « publication d’informations sensibles », après plusieurs arrestations antérieures. Il est toujours sous le coup de poursuites pour lesquelles il se présente libre.
Enfin, le journaliste sportif français Christophe Gleizes est incarcéré en Algérie depuis mai 2024, condamné en appel à sept ans de prison ferme pour « apologie du terrorisme » en décembre 2025. Après avoir été détenu à Tizi Ouzou, il a été transféré à la prison de Koléa en janvier 2026.

