Le kiosque en faillite: Chronique d’un titre mal élevé

Un mercredi sur deux, Le Kiosque en faillite s’empare de l’actualité à chaud : un point de vue désinvolte et satirique, mais avec le regard acéré d’un caracal…

La presse algérienne est en liberté conditionnelle. S’il fallait une confirmation, le ministre algérien de la Communication, Zoheir Bouamama, nous l’a servie le 21 janvier, sur un plateau, avec du thé et des petits gâteaux.

Il a adressé une mise en demeure à El Watan. Ces vilains garnements sont accusés d’avoir piétiné l’éthique journalistique et, outragé, la loi organique sur l’information. Des bandits de grand chemin, arraisonnant la vérité, armés de leur clavier.

En vrai, ils ont juste mis un titre accrocheur à un article qui, sans cela, aurait été d’une banalité soporifique. En surtitre : Des réserves sur 11 articles du nouveau Code de la route. En exergue, une commission va revoir les 11 articles rejetés par les sénateurs. Tout est dit, net, carré, bureaucratiquement honnête. Toutes les infos officielles, celles du Conseil de la nation, sont là, reprises proprement.

Ce qui a ébloui les yeux du ministre, c’est le titre principal : Les sénateurs disent « non » au nouveau Code de la route. Un non, entre guillemets, comme un decrescendo au milieu d’un riff de Heavy metal.

Pourtant, Bouamama connaît la partition. Quand on rejette 11 articles, la loi s’arrête là. Elle ne peut pas être promulguée. C’est bien un non, donc. Peut-être timide, ou de passage, mais c’est un non tout de même.

Pendant qu’on y est, prenons ce chef-d’œuvre de la très officielle Agence Algérie Presse Service (APS). Elle nous « informe » un peu trop sobrement : Conseil de la nation — adoption du texte de loi criminalisant la colonisation française, avec réserves sur 13 articles.

Un titre à la fantaisie d’une épitaphe de fosse commune. De vrais boute-en-train, ces gens de l’APS. Mais le plus dramatique, c’est que ce titre exagère et prend les désirs du régime pour une réalité.
Dans ce cas les sénateurs ont bien dit non. Ils ont rejeté 13 articles sur 27, soit 48,15 %. Pourtant, l’APS nous dit que le texte a été adopté.

Le Monde, en France, a titré L’Algérie recule… Quelle insolence! Heureusement, ils ne sont pas à Alger, sinon ils auraient reçu le recommandé du ministère porté par un motard.

Les titres vont parfois au-delà de la froideur des faits. Ils misent sur les images, les perceptions, ils jouent avec la lumière sans trop s’éloigner des éléments factuels. Ils sont presque comme des paroles qui dépassent la pensée. Pourquoi alors cette injonction comme si El Watan avait titré que Chengriha boudait ou que Tebboune avait perdu les clés du palais d’El-Mouradia ?

Avec sa mise en demeure, le ministre nous en a dit plus que le titre soi-disant fautif. Il instille une fois de plus un doute mou chez les lecteurs algériens. Il renforce cette méfiance résignée aux non-dits qui rythment la vie publique dans la « Nouvelle Algérie ».

Le fameux Code de la route en question, c’est celui qui a mis les transporteurs en rogne et a provoqué une grève dont tous les journalistes ont détourné les yeux. On les comprend. Pas de vagues, camarades, le titre trop hardi c’est la convocation au commissariat assurée. Alors on s’aligne, on baisse le ton (le ton et rien d’autre), et on respecte l’omerta et les directives sous entendues du red-en chef de tous les red-chefs. Le capo di tutti capi.

Bon courage, confrères.