« Ô Aïd, dans quel accoutrement es-tu revenu? Es-tu paré des atours du passé ou revêtu d’une allure de renouveau? »
Je me suis laissé porter par ces vers d’Al Moutanabbi et je me suis permis de les traduire. Qu’on ne m’en veuille pas. L’homme savait parler à son époque. Moi, je tente de parler à la mienne.
C’est une habitude. Chaque année, dans l’euphorie du café et des petits gâteaux de la fin du ramadan, tu crois que l’Aïd en Algérie apportera un souffle neuf. Puis tu regardes autour, et tu vois la vieille machine politique ronronner, encrassée, toujours fidèle à elle-même.
Le président Tebboune a signé une grâce présidentielle à la veille de l’Aïd el Fitr. Il le fait presque à chaque fête, nationale ou religieuse, chômée et payée. Il le fait comme d’autres passent la serpillière avant que la visite n’arrive. Pour présenter ses vœux aux Algériens qui espèrent.
Cette fois-ci, 5 600 détenus et citoyens condamnés, sans être enfermés, ont obtenu une grâce seigneuriale. Beau chiffre rond, beau geste flou.
La presse, tiens, a fait preuve de retenue cette fois. Pas d’articles extatiques ni d’élégie sur la grandeur du chef. Silence poli.
Ennahar, lui, a quand même osé un titre pour accrocher le chaland, telle l’antique gourgandine édentée qui allèche le micheton : « À l’occasion de l’Aïd el Fitr, ces prisonniers sont éligibles à une grâce présidentielle. »
Éligibles! Tu lis ça, tu vois tout. Pour être pardonné, il faut être admissible, comme être présentable.
Finalement, le journal a simplement recopié le communiqué officiel. La dictée nationale prescrite par la très nationale Agence Algérie Presse Service. Copié-collé, validé, publié.
Et comme souvent, le plus intéressant était dans les non-dits du texte. La longue liste des exclus. Elle informait, malheureusement, mieux que tout ce qu’on pouvait encore espérer.
La question, tu la connais. Et les détenus du Hirak?
Leur sortie de prison ferait plus pour les corps et pour les âmes que tous les programmes AADL des dix dernières années. Ce serait, à elle seule, la meilleure politique culturelle, sociale et même électorale qu’un pouvoir algérien aurait jamais concoctée. Ce serait le choc salvateur qui donnera aux Algériens l’envie de croire encore que demain n’est pas seulement un autre vendredi sans eau courante.
Non. Pas cette fois. Pas encore. Un jour, peut-être…
La grâce est venue en deux décrets. Et le second, le plus cynique, parle d’ordre public, de crimes « cybernétiques », d’usage des réseaux sociaux. Ça sonne moderne, ça sent la peur. Tu imagines des pirates informatiques qui s’en prennent à l’État ou à des intérêts étrangers. En réalité, c’est juste un jeune qui a partagé une vidéo sur TikTok. Un gars qui réfléchit trop et qui se laisse emporter par l’inspiration du moment et publie un statut trop franc sur Facebook. Fini. Dossier monté, cellule attribuée.
J’ai appelé Zaki Hannache. Le militant des droits de l’Homme n’habite pas loin de chez moi, à Montréal.
Il tient la triste comptabilité des prisonniers du Hirak, comme on coche, en mars, les jours de neige au Canada sans savoir quand le soleil reviendra.
« Les détenus du Hirak ne sont pas concernés », me dit-il sans même soupirer. Il ne se faisait aucune illusion. Il avait tout compris au moment où la grâce était annoncée.
Le communiqué parle de terrorisme, d’atteinte à l’unité nationale. Les articles de loi défilent comme une litanie : 19, 96, 99, 100, 144 bis, 146, 195, 196 bis, 77.
« Sans oublier, bien sûr, le 87 bis », ajoute-t-il.
Mais oui, bien sûr, le 87 bis. Le prétexte imparable.
« C’est injuste, et c’est une torture psychologique pour les familles des détenus », conclut-il.
Torture psychologique, ça sonne clinique. C’est surtout de la peine qui s’étire.
Quelques jours plus tard, cinq libérations sont confirmées. Cinq hommes ont enlacé leur mère, revu leurs proches. Un instant de bonheur dans une éternité de détresse.
Plus de deux cents autres détenus restent là-bas, au fond des geôles, à espérer qu’un jour, la grâce les atteigne.
Saha Aïdkoum, malgré tout.

