Le kiosque en faillite : n’oublier aucun confrère

Un mercredi sur deux, Le Kiosque en faillite s’empare de l’actualité à chaud : un point de vue désinvolte et satirique, mais avec le regard acéré d’un caracal…

Il y a deux semaines, en Algérie, on a encore trouvé le moyen de rappeler aux journalistes à quoi sert la peur. Salima Tlemçani, d’El Watan, qu’on ne présente plus, était menacée par l’homme d’affaires Ayoub Aissiou, en cavale, poursuivi pour corruption et blanchiment, qui lui en veut… d’écrire ce qui se passe à son procès.

El Watan sort un communiqué, les confrères partagent, « solidarité totale », disent-ils sur les réseaux. C’est bien. C’est même indispensable.

Dans le même temps, à Annaba, Mustapha Bendjama, lui, prend un an ferme. Il a déjà purgé quatorze mois pour, entre autres, « publication d’informations et de documents dont le contenu est classé partiellement ou intégralement secret, sur un réseau électronique ou d’autres moyens technologiques de médias », formule idéale pour faire taire les curieux.

Ces derniers jours, Bendjama a listé sur sa page Facebook ceux qui acceptent encore de prononcer son nom. Une poignée de médias en ligne algériens courageux, quelques sites web à l’étranger, des organismes de défense des droits humains. Pas la cohue.

Pendant ce temps, Salima reçoit un soutien pour le moins massif. On parle d’elle dans les journaux, c’est suffisamment rare pour que ce soit notable. Seulement, il ne faudrait pas que ce soit tant mieux pour elle et tant pis pour Bendjama.

Car, il y a effectivement quelque chose qui coince. Pourquoi tant de voix pour l’une, si peu pour l’autre? Ce n’est pas une compétition de victimes. C’est un test de cohérence.

Bendjama traîne pas moins de onze affaires. Pour un criminel, on dirait « lourd casier ». Pour un journaliste, on appellerait ça comment?

Frappé d’une interdiction de quitter le territoire national, convoqué à répétition par la justice, il jure que son dernier procès fut un parcours du combattant. Il a décidé de poursuivre la juge qui l’a condamné parce qu’il affirme n’avoir même pas pu se défendre correctement lors d’une audience interrompue à plusieurs reprises.

On se souvient, vaguement, d’une époque où la profession se levait « comme un seul homme, une seule femme », pour défendre la liberté de la presse. Un temps où la suspension de tirage d’un journal, même mauvais payeur d’imprimerie, devenait affaire nationale. Une époque, ya hassrah, où le collègue poursuivi pour avoir effectué son travail faisait la une chez le voisin.

En fouillant les archives, on retrouve des comptes rendus d’audience des procès de Bendjama jusqu’en 2021. Une juge lui reprochait d’avoir manifesté en arborant le portrait du journaliste Khaled Drareni, alors en prison.

Soutenir Salima Tlemçani, c’est normal, c’est sain, c’est même la moindre des choses. Oublier Bendjama, c’est accepter qu’on puisse empiler onze poursuites sur le dos d’un journaliste sans que ça fasse plus de bruit qu’une ombre sur un mur (Facebook).

Je repense à ce malfrat rencontré un jour de 1992 au port de pêche d’Alger, un certain Milano, ancien voleur, cogneur, dealer, tatoué des poignets jusqu’aux oreilles, une armoire à glace qui avait perdu autant de dents qu’il avait accumulé de condamnations sur son casier. Sa phrase qui m’avait le plus marqué: « Je sais pourquoi j’ai fait de la prison et je n’en veux à personne pour ça. Ce qui fait mal, c’est d’être condamné quand on n’a rien fait. »

Pour Bendjama, ça fait très mal.