Tel un maître des lieux, le président Tebboune a invité les opposants algériens à rentrer au pays. Ils seraient les bienvenus s’ils étaient adeptes des pratiques associant l’humiliation et la peur.
Derrière un sourire inquiétant, il arbore un geste d’apaisement déguisé en invitation absurde ! « Vous pouvez rentrer chez vous », comme si le pays appartenait à sa tribu.
Il a dit cela, à Berlin le 15 juillet, devant un parterre d’Algériens d’Allemagne triés sur le volet.
Je vous gage un dinar non convertible qu’il n’y avait pas un seul opposant supposé ou réel assis dans la salle. Le filtrage des listes des convives dans les ambassades et consulats fait en sorte qu’on ne risque jamais de voir les empêcheurs de tourner en rond rencontrer des officiels algériens.
La déclaration aura eu un écho plus ou moins entendu dans les médias du pays. On y aura lu un applaudissement discret et des louanges entre les lignes.
Les faits, eux, n’ont pas mis de temps à se moquer de la situation. Quelques jours plus tard, on apprenait que l’écrivain et journaliste Mustapha Benfodil était placé sous ISTN — interdiction de sortie du territoire national — sans même avoir vu un juge.
La raison : il avait publié un compte rendu sur un dossier consacré à l’exploitation du gaz de schiste, paru dans la revue NAQD. La charmante contradiction s’est vite propagée sur les réseaux sociaux, alors que le journal El Watan, pour lequel travaille Benfodil, n’a pas osé faire mention de cette entrave à la liberté de circuler d’un intellectuel à qui on pourrait reprocher bien des choses, mais certainement pas un manque d’attachement à ses semblables… Malgré toutes les possibilités dont il dispose, il a toujours tenu à vivre en Algérie, au plus près de cette société sur laquelle porte ses écrits de journaliste et de romancier..
En résumé, c’est comme si Tebboun disait aux gens : “Rentrez chez vous : vous ne pourrez plus en sortir.”
Comment peux-tu faire confiance à un dirigeant qui tend la main pour t’inviter, tandis que sa police te frappe des deux poings ?
Et puis on pense à cette phrase, plus sournoise encore. Les critiques doivent se faire « dans le respect des valeurs de la société algérienne ». Vraiment ? À part deux ou trois énergumènes sur TikTok qui superposent les grossièretés dans un discours décousu, je n’ai jamais entendu un véritable opposant agonir d’insultes qui que ce soit. Et le pouvoir nous en donne vraiment l’envie. On pourrait vider tout le dictionnaire du blasphème, de la grossièreté, de l’outrage et de l’insolence rien qu’en énumérant les atteintes qu’il inflige à ses citoyens en ce moment.
Parce que les médias ont vu leur rôle réduit à celui de chambres d’écho propagandistes, on arrête quelqu’un pour un message sur Facebook ou une vidéo sur Instagram. Parce qu’il ne suffit pas de punir un coupable, on inflige des punitions collectives à toute une famille qui doit prendre en charge des enfants dont le parent est en taule. La même famille doit trouver 10 000 ou 15 000 dinars pour chaque visite au « criminel », un fils ou une fille, embastillé qui a exprimé une opinion. Cela, sans compter le prix du voyage de l’humiliation et de la honte. C’est cela le pays que Tebboune invite les gens à retrouver.
Alors, une cinquantaine de signataires — opposants, ou simplement gens de bon sens — ont trouvé que cette invitation méritait d’entrer dans l’histoire du pays. Ils ont écrit une lettre ouverte. Rien de révolutionnaire là-dedans. Ils rappelaient juste qu’on doit faire un peu de ménage avant de recevoir de la visite, c’est la moindre des politesses.
La liste est non exhaustive, mais c’est une énumération utile : stopper les entraves administratives concernant les documents de voyage ; mettre fin aux interdictions d’entrée et de sortie du territoire décidées sans juge ; abandonner l’exigence de « repentance » à signer dans les sous-sols des consulats ; abroger l’article 87 bis du Code pénal, qui fait d’une opinion un crime ; et tant qu’à faire, libérer les détenus d’opinion.
Ce serait là de vrais signes d’apaisement. Peut-être qu’on croirait alors Tebboune. En attendant, les Algériens appliquent le vieux dicton du pays qui dit : on suivra le menteur jusqu’à la porte de la maison.

