Le kiosque en faillite : se refaire une virginité sans pudeur

Un mercredi sur deux, Le Kiosque en faillite s’empare de l’actualité à chaud : un point de vue désinvolte et satirique, mais avec le regard acéré d’un caracal…

Une fois de plus, les Algériens auront du mal à trouver des représentants à la hauteur de leurs attentes. Source: Wikimedia Commons

 

Je voulais faire une recension, un récapitulatif, si vous voulez, des articles des médias algériens qui traitent la précampagne des législatives.  Pas pour vous faire une leçon de journalisme, mais parce que nous connaissons des gens là-bas, et que regarder ce qui leur arrive nous pèse un peu. J’ai dit, j’ai essayé. Mais j’ai vite abandonné. Il y a plus à lire, pour comprendre, sur les « médias sociaux » que dans les journaux et sites web d’information.

Un des meilleurs articles que j’ai parcourus, pour ne pas dire le moins mauvais, était sur El Khabar. Il évoquait les enjeux, les difficultés, les vitupérations et les rouspétances de certains candidats rejetés. Parmi eux d’anciens députés. Toutefois, le journaliste n’avait pas interviewé en bonne et due forme ces projets de candidats. Il avait repris leurs gueulantes affichées sur « les médias soucieux ».

Il n’y a rien de mal à reprendre des déclarations sur les plateformes de Meta, ou même sur Onlyfans. Cependant, lors d’une période préélectorale, il est d’usage d’entendre de vive voix les candidats à la candidature. Mais nous sommes vraiment dans le cadre de la plus faible des fois.

Donc, le 2 juillet, l’Algérie tiendra ses élections législatives et ce qu’on apprend, c’est que l’Autorité nationale indépendante des élections — l’ANIE — a déjà disqualifié environ 3 000 candidats sur 10 696.

L’argument massue, la grande faux, s’appelle l’article 200. Il dit qu’un candidat « ne doit pas être connu du public pour ses liens avec des milieux financiers et commerciaux douteux ». On a légiféré sur la présomption de culpabilité. Il faut le faire. Pas d’inculpation ou de condamnation. Juste que le candidat est connu pour ce que les gens murmurent. Semblable à un zèbre qui colle une mauvaise réputation à une jeune fille qui a rejeté ses avances.

Pourtant, la Cour constitutionnelle avait signalé dès 2021 que l’article était trop vague, trop imprécis. On l’a remerciée de s’être dérangée et on a continué.

On est devant un reconditionnement de l’inéligibilité, que la loi régit elle-même.

Les exclusions auraient touché surtout d’anciens députés, des candidats expérimentés. Bien qu’on les ait écartés en raison de leur réputation entachée, on peut comprendre comment la rumeur a pu jouer en leur défaveur. L’ANIE a surement enquêté dans tous ces endroits où le bon peuple sentence.

Dans les bus, dans les taxis collectifs interwilayas, dans les cafés sans chaises, on l’entend souvent celle-là. Les députés ? Des béni-oui-oui bons à lever la main pour un salaire comme des schabraques lèvent les jambes pour quelques écus.

Est-ce que la prochaine Assemblée nationale sera une « maternelle politique », pleine de jeunots sans réputation et sans expérience portant une belle chemise repassée par maman et arborant de belles tresses faites par tata ? On se le demande. Déjà, sur le plan des débats, nous n’étions pas à l’Ecclésia sur la colline de la Pnyx. Là, on risque de suivre des séances où le moment le plus intense sera l’appel nominal.

Pourquoi tant de peine à vouloir constituer une assemblée discréditée avant d’être élue ? À Alger, on chuchote que le Hirak a fait plus qu’ébranler le régime. Il lui a collé un vrai traumatisme, une trouille version sueurs froides et insomnies.

Le Hirak a surtout posé la question qui fâche : « Pour qui êtes-vous légitimes ? » en bon algérien man antoum ? (Qui êtes-vous ?)

Pour éviter de devoir répondre une autre fois à la question, il a sorti l’artillerie lourde. Des lois tellement impitoyables que tout discours politique au ton enlevant est désormais assimilé à un sport extrême.

Résultat : organiser quoi que ce soit en dehors du couloir étroit et bien tracé par le pouvoir, c’est comme tenter de faire du camping sur la 05/23 de l’aéroport Houari-Boumédiène.

L’ANIE, tel Ringo (les plus vieux s’en souviennent), a une deuxième arme. Cette fois sans loi. Elle empêche le nomadisme partisan. Le député qui change d’obédience entre deux mandats est out.

L’article 202 du code électoral explique comment comptabiliser les élus dans la représentation de leur parti d’origine. L’ANIE en a déduit une interdiction de changer d’étiquette. Une interprétation qui, à l’instar d’un exégète dont l’imagination est débordante, s’aventure bien au-delà de ce que la loi stipule.

Cela dit, le RND, lui, recruterait comme on embauche des dockers au port d’Alger par journée d’arrivée en flotte. D’ex indépendants, des figures du Hirak « repenties », des intellectuels en quête de tribune, tout y va. En réalité, si le nomadisme n’est plus possible, la migration dans « la bonne direction » ne poserait pas de problème.

Enfin, tout le monde le sait, l’examen politique le plus important lors de ces noces électorales (el ou’rs el intikhabi) sera le niveau d’abstention, ou la participation.

Depuis 1997, ses taux sont telle la testostérone chez un septuagénaire, en baisse constante. À 35 % en 2017, elle en était à 23 % en 2021.

Dans un climat où les sous-entendus alimentent les commérages et où les publications sur Facebook nourrissent les analyses, il est difficile de croire que les électeurs se mobiliseront pour aller voter.

Dans un pays où le seul projet pour des dizaines de jeunes reste l’exil, sinon la harga au risque d’aller nourrir les crevettes qu’ils ne pouvaient plus se payer, les élections auraient pu constituer un levier pour favoriser le renouveau et rebâtir l’espoir.

L’Algérie a réussi l’exploit d’exporter ses électeurs, ses hommes et femmes politiques, ses intellectuels capables d’enrichir un débat salvateur. Ce que ça dit sur l’état du contrat entre un pays et ses citoyens ? Je vous laisse en calculer les clauses de réévaluation.

Le 3 juillet, on annoncera des résultats. Des chiffres de participation seront énoncés comme on déclame des louanges. Des élus prendront leurs sièges dans une assemblée dont le débat aura été soigneusement élagué avant même d’avoir commencé.

Ce n’est pas la fin du monde, c’est juste une nouvelle euthanasie en douceur. On fait voter un corps inerte pendant qu’on débranche tranquillement les machines derrière le rideau.

Puis, en 2031, on recommencera.