Le kiosque en faillite: Tadjadit ou la scotomisation médiatique en Algérie

Chaque semaine, Le Kiosque en faillite s’empare de l’actualité à chaud : un regard désinvolte et humoristique, mais avec le regard acéré d’un caracal…

Mohamed Tadjadit, 31 ans. Poète du Hirak. Trois ans de prison, dont deux fermes prononcés le 14 janvier 2026 par la cour d’appel criminelle.

Dernier calcul sombre après une condamnation à cinq ans de prison et un autre procès qui l’attendait le 30 novembre. En fait, avec Tadjadit on ne compte plus depuis 2019.

Tout cela pour des vers en derdja – l’arabe des Algériens – et des vidéos sur TikTok. Ce n’est plus de la poésie engagée, c’est du terrorisme de la rime, s’il fallait croire les juges en Algérie.

Naïfs, on a grandi avec l’idée que trois ans de taule, c’était pour les bandits, les voleurs de téléphones cellulaires récidivistes, à la rigueur pour ceux qui insultent l’équipe nationale un soir de défaite #humour. Non, erreur, le vrai danger, c’est le slam en arabe dialectal.

Il y a quelques semaines, Tadjadit recevait le prix Index on Censorship Freedom of Expression Awards, pour son engagement courageux, créatif, alors qu’on l’embastille chez lui. Le poète à Bab el Oued, symbole mondial de la liberté d’expression, était en grève de la faim dans sa cellule en Algérie. Belle carrière. Internationale, s’il vous plaît. Ironie bien grasse comme on aimerait ne plus en voir.

Pendant ce temps, dans les rédactions algériennes, c’est couette, boules Quies et tisane de verveine. Probablement à cause de l’hiver. Que font les rédacteurs en chef des journaux algériens ? Il y a un sujet-là !

France 24, Jeune Afrique, Le Monde, The Observer parlaient des poursuites. Babor informe sur le dernier jugement #unpeudautopromotion. La presse algérienne, elle, semble s’être voilée de la pudicité d’une ribaude #ouvrirundico. Elle perfectionne l’art de l’invisibilisation. Elle ne censure même plus l’affaire Tadjadit. Elle l’ignore. Aux oubliettes !

Résultat, Tadjadit est partout et nulle part. Omniprésent sur le web, invisible dans les médias de son pays. Réduit au silence, il devient malgré lui porte-voix de dizaines de détenus d’opinion, peut-être 240 #chiffrequifaitpeur, autant de familles, des milliers de proches pris dans le maelström de la punition collective du panier et du voyage onéreux et désespérant. Un paradoxe algérien de plus. C’est lorsque tu fais taire quelqu’un que tu réunis un chœur.

Qu’on se comprenne bien. Personne ne demande à la presse algérienne de se transformer en fan club de Tadjadit, #hacha! Pour ça, il y a les réseaux sociaux, les médias de la diaspora et les ONG. Merci !

Ce qui est demandé, c’est le B.A.-BA du métier. Couvrir les audiences. Rendre compte des charges retenues, des arguments de la défense. Un procès qui envoie un poète cinq ans derrière les barreaux, ça mérite au moins un papier. Le minimum syndical. Allo quoi ! #mercinabilla

Pourquoi ne pas tendre un micro à la famille, aux avocats, aux artistes, aux politiciens ? Inviter deux ou trois experts pour nous expliquer comment l’article 87 bis du Code pénal, l’un des plus liberticides en matière de “lutte antiterroriste” probablement dans le monde, a joué en sa défaveur.

Allez, chiche #takloulahchiche, faisons comme si les Algériens vivaient dans un pays normal. Le même que celui que vous vous évertuez à nous décrire à longueur de pages et de JT. Là, dans la rubrique “couverture jusqu’à la nausée”, avec les discours et déplacements du président Tebboune, les éructations du chef d’État-Major de l’armée Chengriha, les éternuements des chefs de partis politiques appointés et louangeurs, ajoutez une brève sur Tadjadit.

Un peu de nif, diantre ! Faut-il que ce soit les ONG qui décrivent noir sur blanc la chronologie de la persécution de Tadjadit depuis 2019, les arrestations, les accusations absurdes, les procès expédiés. Faut-il que ce soient des communiqués internationaux qui apprennent aux Algériens ce qui se passe chez eux.

On voudrait bien couper cette yad kharidjia, cette main de l’étranger, mais encore faudrait-il que la main dakhiliya, celle du pays — patriote et onanique — ait le courage ou le temps de tenir un stylo.

Cela dit, il y a une bien mauvaise nouvelle pour les apprentis censeurs. L’information n’est pas sous ISTN. Elle voyage librement. Et l’histoire retiendra davantage la résilience d’un jeune poète algérien que les silences gênés de la presse de son pays qui a préféré avaler sa langue.