Les harraga: vingt ans d’un phénomène migratoire

Des milliers d’Algériens continuent, chaque année, de tenter la traversée clandestine de la Méditerranée au péril de leur vie. Derrière la figure médiatique des harraga se cache une réalité plus complexe : celle d’une histoire migratoire ancienne, de politiques migratoires restrictives, et d’un profond malaise social et politique.

« On the Water—Refugee Boat Battling Waves in the English Channel », Jurita Kalite(2024). Source: Wikimédia Commons

Des Algériens, principalement des jeunes hommes, tentent de quitter leur pays sans passeport ni visa, à bord d’embarcations de fortune, au péril de leur vie. En dialecte, on les nomme harraga, « les brûleurs » : ils brûlent les frontières, les étapes d’un départ légal et, au sens figuré, leurs papiers. Depuis plus de vingt ans, les harraga sont devenus une figure du désespoir de la jeunesse algérienne. Mais que sait-on, au juste, de ce phénomène ? Combien sont-ils ? Pourquoi partent-ils ?
 

Contextualiser et historiciser

Avant de répondre à ces questions, il faut décentrer le regard. L’Algérie est un pays d’émigration depuis le début du XXe siècle. Cette émigration a d’abord répondu aux besoins de main-d’œuvre et de contingent militaire de la métropole coloniale, particulièrement à partir de la Première Guerre mondiale. L’indépendance, en 1962, ne constitue pas une rupture. Les accords d’Évian maintiennent un régime de circulation privilégié, et l’émigration de travail, essentiellement masculine et ouvrière, se poursuit pour répondre aux besoins des Trente Glorieuses. Cette migration s’inscrivait dans un cadre légal.

C’est le durcissement progressif des politiques migratoires, à partir des années 1970, qui a conduit à l’illégalisation des flux migratoires. Poser la question « pourquoi brûler ? », c’est en réalité poser deux questions distinctes : pourquoi migrer ? et pourquoi le faire ainsi, au péril de sa vie ? À la seconde, il faut répondre en montrant que la situation actuelle n’a rien de naturel ni d’éternel. Jusqu’au début des années 1970, la France, comme d’autres pays européens, recrutait activement cette main-d’œuvre. Le visa de court séjour n’existe que depuis la fin des années 1980. Les premiers départs clandestins par embarcation remontent aux années 1990. L’émergence de cette forme d’émigration n’est donc pas le signe que les Algériens auraient soudainement « plus de raisons » de partir, mais que les raisons de partir persistent tandis que les moyens de migrer légalement sont, eux, très inégalement répartis.

Autre précaution nécessaire lorsqu’on évoque la harga : ne pas faire de cette migration, qui occupe le débat politique et médiatique, un fait statistiquement majoritaire. Entendons-nous bien : une personne qui perd la vie en tentant de quitter l’Algérie à bord d’une embarcation de fortune est une personne de trop. Mais la majorité des Algériens qui quittent le pays le fait légalement, puisque le regroupement familial et la migration étudiante constituent les principaux canaux de migration. La France reste, et de loin, la destination principale, même si les flux vers d’autres pays, notamment le Canada et l’Angleterre, ont augmenté à partir des années 1990. Selon Eurostat, en 2024, les pays de l’UE ont délivré 48 530 premiers titres de séjour à des ressortissants algériens, dont 22 352 pour motif familial et 14 142 pour motif étudiant. La France concentre à elle seule plus de 60 % de ces titres : 29 346 premiers titres, dont 15 496 familiaux et 8 593 étudiants.

Quant aux personnes en situation irrégulière dans un pays européen, une grande partie d’entre elles a franchi les frontières légalement, mais a dépassé la durée de son visa ou de son titre de séjour : un étudiant qui demeure après la fin de ses études sans avoir trouvé d’emploi lui permettant de changer de statut, ou un détenteur d’un visa de court séjour qui s’est maintenu sur le territoire, par exemple.

Il n’en reste pas moins que des milliers d’Algériens ont tenté, et tentent encore, de « brûler » les frontières. Combien exactement ?
 

Compter l’incomptable

Il n’existe pas de données statistiques exhaustives et fiables permettant de dénombrer les Algériens et Algériennes qui tentent, et parfois parviennent, à « brûler » les frontières car l’objectif des harraga est précisément d’échapper aux contrôles. Les seules données disponibles concernent les personnes arrêtées lors de leur tentative de départ. Celles et ceux qui parviennent à rejoindre l’Europe sans être arrêtés ou qui perdent la vie lors de la traversée restent largement invisibles. Les morts en mer ne sont ni systématiquement retrouvés ni identifiés.

Des données imparfaites donc, mais qui ont le mérite de dessiner de grandes tendances.

Du côté européen, c’est Frontex, l’agence de surveillance des frontières de l’UE, qui comptabilise et publie ces données depuis 2009 (cf. Figure 1). Chaque mois, elle recense les « détections » aux frontières extérieures, le terme officiel pour désigner les personnes repérées en situation irrégulière, qu’elles aient été secourues en mer ou arrêtées à un poste-frontière, en détaillant les nationalités et les routes empruntées.

Les données révèlent une augmentation nette des arrestations à partir de 2020 : avec 12 987 Algériens « détectés » cette année-là, puis 13 702 en 2021. Depuis, les niveaux restent élevés.  La très grande majorité de ces détections (85 à 90 %) se concentre sur la route dite de « Méditerranée occidentale », des côtes algériennes jusqu’à l’Espagne.

Du côté algérien, chaque semaine, le ministère de la Défense, dont dépendent les garde-côtes, publie un bilan opérationnel qui recense, entre autres, les « émigrés clandestins à bord d’embarcations de construction artisanale » interceptés au large. Mais ces chiffres ne sont jamais additionnés nulle part.  Depuis 2023, les bilans annuels n’ont même plus fait la distinction entre les jeunes Algériens qui tentent la traversée et les migrants subsahariens arrêtés sur le territoire. Les données ont donc été reconstituées, un communiqué hebdomadaire après l’autre.

Les tendances sont cohérentes avec ce qui est observé dans les statistiques de Frontex : par exemple, le pic de 2020, avec 8 184 personnes arrêtées (un record sur la période). S’il y a une baisse relative les années suivantes, les 7 359 personnes arrêtées en 2025 confirment que la harga reste un phénomène majeur.
 

Des causes plurielles du départ

Les causes du départ sont nombreuses, et il est difficile d’en isoler une seule. Il y a d’abord les imaginaires migratoires, marqués non pas par la vision d’une Europe Eldorado, mais par la possibilité de réussir par la migration. Une sorte de mythe social qui peuple les imaginaires. La migration algérienne s’auto-entretient parce qu’elle ouvre la possibilité de réussir. Cela ne signifie en rien que ces personnes soient naïves, ni qu’elles ignorent les risques de la traversée et les difficultés qui peuvent les attendre de l’autre côté de la frontière. Au cours de mon travail de recherche, certaines phrases, recueillies auprès de personnes qui avaient tenté de partir, m’ont marqué : « Je meurs normal », m’a répondu l’un d’eux, interrogé sur le risque de la traversée, faisant écho à l’expression populaire « Yakoulni lhout wa mayakoulnich adoud » (que les poissons me mangent plutôt que les vers). Un autre : « Je préfère qu’on m’appelle « sale arabe » en France plutôt que de rester ici. ».

Qu’est-ce donc qui se passe ici et qui justifie ce départ à ce coût ? Les facteurs sont pluriels : la malvie, la hogra, l’injustice sociale, l’impossibilité de penser qu’on puisse s’accomplir, même lorsque l’aspiration est celle d’une vie simple (‘îcha haniya). S’y ajoute un ordre socio-économique vécu comme non-méritocratique, où l’accès à un emploi, à un logement ou à la justice passe par le piston et les relations, plutôt que par l’effort et le travail. L’impossibilité de se projeter est très concrète et s’incarne notamment par la dépendance prolongée au foyer parental malgré l’âge adulte. S’ajoute enfin l’impossibilité de penser que l’Algérie puisse changer politiquement.
 

Une politique essentiellement répressive

Cette migration a un statut symbolique, car elle se fait au péril de la vie, en marge du système légal, et touche principalement les jeunes. De multiples productions culturelles lui sont consacrées : des chants de stade, du raï, du rap, mais aussi des caricatures et des œuvres d’art contemporain. Les médias s’emparent du sujet. Les harraga eux-mêmes documentent ce phénomène : des vidéos de traversées circulent sur les réseaux sociaux.

Face aux départs, les autorités algériennes n’ont jamais vraiment dévié de la ligne adoptée il y a quinze ans. La pénalisation de la « sortie illégale » du territoire, introduite par la loi 09-01 de février 2009, avait fait entrer dans le code pénal un nouveau délit, celui de la « sortie illégale » du territoire, puni de deux à six mois de prison et d’une amende de 20 000 à 60 000 dinars (article 175 bis 1). Quinze ans plus tard, le législateur a durci l’arsenal juridique sans en changer la logique. La loi 24-06 du 28 avril 2024 a alourdi les peines : les harraga sont désormais passibles d’un à trois ans de prison, et le montant de l’amende passe de 100 000 à 300 000 dinars. Les modalités d’application de ces lois mériteraient une enquête de terrain. Avant la réforme, dans les cas documentés par mes recherches précédentes, les procès étaient collectifs et expéditifs, et les peines de prison ferme étaient rarement exécutées.

En janvier 2026, le président Tebboune a annoncé une mesure de grâce pour les Algériens en situation irrégulière à l’étranger, leur proposant une régularisation consulaire à condition qu’ils s’engagent à ne pas récidiver. L’annonce a surpris : la pénalisation de la harga reste en vigueur, et le président lui-même a attribué les départs à l’« instrumentalisation » de la jeunesse par des « cercles » hostiles à l’Algérie, plutôt qu’aux conditions de vie qui poussent à partir. Reste à voir ce que cette déclaration produira concrètement pour les harraga déjà partis et, surtout, pour ceux qui continuent, en 2025, à « brûler » les frontières.

 

Farida Souiah
Enseignante-chercheuse en science politique, emlyon business school