Mali : l’échec du pari militaire de Bamako replace l’Algérie au centre du jeu

La crise ouverte entre l’Algérie et le Mali ne peut pas être comprise à travers le seul prisme des incidents diplomatiques récents. Elle s’inscrit dans une dégradation beaucoup plus profonde : celle d’un équilibre sahélien que la junte d’Assimi Goïta a choisi de rompre.

Vladimir Poutine avec le président de la transition de la République du Mali, Assimi Goïta (2025). Source: Wikimedia Commons

 

La crise ouverte entre l’Algérie et le Mali ne peut pas être comprise à travers le seul prisme des incidents diplomatiques récents. Elle s’inscrit dans une dégradation beaucoup plus profonde : celle d’un équilibre sahélien que la junte d’Assimi Goïta a choisi de rompre, d’abord en enterrant l’Accord d’Alger, ensuite en s’adossant à la Russie pour reprendre le Nord par la force.

Pendant un temps, cette stratégie a semblé fonctionner. La reprise de Kidal par l’armée malienne et ses alliés russes en novembre 2023 a été présentée à Bamako comme une victoire fondatrice, presque comme la revanche d’un État longtemps humilié sur son propre territoire. Mais cette victoire a surtout produit une illusion de puissance. Elle a convaincu la junte qu’elle pouvait se passer de médiation, isoler l’Algérie, marginaliser les mouvements du Nord et régler par les armes une question qui, depuis plus d’une décennie, mêle insurrection, fractures communautaires, sous-développement et jihadisme.

La séquence ouverte en 2024, puis accélérée en 2025 et 2026, montre les limites de ce calcul. Le pouvoir malien a gagné quelques batailles. Il a perdu la capacité de stabiliser le pays.

 

Ce que contenait réellement l’Accord d’Alger

L’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger et signé en 2015, reposait sur un compromis délicat. Il ne consacrait ni l’indépendance de l’Azawad, ni une autonomie politique équivalente à une partition déguisée. L’unité du Mali et son intégrité territoriale en constituaient le socle. Sur ce point, Bamako et Alger parlaient le même langage.

En échange, le texte prévoyait une réorganisation plus profonde de l’État malien. Les régions du Nord devaient bénéficier d’assemblées élues dotées de pouvoirs renforcés. Les collectivités territoriales devaient être mieux représentées au niveau national, notamment à travers la création annoncée d’un Sénat. Les combattants des mouvements signataires devaient progressivement intégrer l’armée et les forces de sécurité à travers un processus de désarmement, de démobilisation et de réintégration.

L’accord comportait aussi une dimension économique essentielle. L’État malien s’engageait à investir davantage dans les régions du Nord, longtemps marginalisées en matière d’infrastructures, de services publics et d’emploi. Ce volet était central. L’histoire récente du Mali a montré que les rébellions armées ne naissent jamais uniquement d’un conflit identitaire. Elles prospèrent aussi sur l’abandon administratif et sur le sentiment, profondément ancrée chez une partie des populations du Nord, de vivre en marge du pays officiel.

Sur le plan sécuritaire, les signataires s’engageaient à combattre les groupes terroristes et à empêcher ces derniers d’utiliser les territoires sous leur contrôle comme zones de repli. Des unités mixtes, connues sous le nom de MOC, devaient réunir des soldats maliens et d’anciens combattants des groupes armés afin de sécuriser les villes du Nord. Leur mise en place a été lente et incomplète. Certaines unités ont été la cible d’attentats particulièrement meurtriers. Mais l’idée répondait à une nécessité : éviter que la reconstruction de l’État dans le Nord ne prenne la forme d’une occupation militaire imposée de l’extérieur.

L’Accord d’Alger avait ses faiblesses. Son application a été laborieuse. Les parties ont souvent joué la montre. Bamako a tardé à mettre en œuvre les réformes politiques promises. Les groupes du Nord ont parfois maintenu des structures de pouvoir parallèles. Pourtant, le texte conservait une fonction précieuse : il évitait l’effondrement complet du dialogue entre l’État malien, les mouvements armés signataires et les médiateurs régionaux.

Lorsque Bamako s’en retire unilatéralement en janvier 2024, cette digue saute.

 

La doctrine algérienne au Mali

La position algérienne sur le Mali a peu varié dans le fond. Elle tient à quatre principes.

Le premier est la lutte contre le terrorisme. L’Algérie sait ce que représente la circulation de groupes armés sur sa profondeur sahélienne. Elle suit avec attention l’évolution d’AQMI, puis du JNIM (Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn), et voit dans le nord du Mali un espace directement lié à sa propre sécurité nationale.

Le deuxième principe est le refus du séparatisme. Alger n’a jamais soutenu l’indépendance de l’Azawad. Elle a accueilli des négociations avec les groupes du Nord, parlé avec eux, parfois exercé une influence réelle sur leurs décisions, mais toujours dans le cadre d’un Mali unifié.

Le troisième principe est la méfiance à l’égard de l’internationalisation militaire des crises sahéliennes. L’Algérie a regardé avec réserve l’installation durable des forces françaises, puis avec une inquiétude croissante l’arrivée de Wagner et de l’Africa Corps. Dans la lecture algérienne, ces interventions finissent souvent par renforcer les récits de mobilisation jihadiste, tout en réduisant l’espace des solutions politiques locales.

« La rupture avec la France a ouvert la voie à la Russie. D’abord avec Wagner, puis avec l’Africa Corps, Bamako a cherché un partenaire moins regardant sur la conduite des opérations, plus disposé à soutenir politiquement la junte et capable de fournir rapidement des moyens militaires. »

Enfin, Alger estime que la sécurité au Sahel ne peut être séparée du développement. Cette idée irrigue toute sa politique africaine depuis quelques années. L’Algérie a créé en 2020 l’Agence algérienne de coopération internationale pour la solidarité et le développement, dotée d’une enveloppe annoncée d’un milliard de dollars pour financer des projets en Afrique. Elle cherche ainsi à construire une présence régionale qui ne repose pas seulement sur la médiation et le renseignement, mais aussi sur l’économie, les infrastructures et l’investissement.

Cette orientation est visible en Mauritanie et au Sénégal, où des banques algériennes ont ouvert des succursales. Elle se retrouve dans le chantier de la route Tindouf-Zouerate, longue d’environ 850 kilomètres, qui doit relier plus directement l’Algérie à la Mauritanie. Elle apparaît également dans les projets de raccordement à la fibre optique avec le Niger et le Mali, ainsi que dans le gazoduc transsaharien Nigeria-Algérie, que les autorités algériennes considèrent comme l’un des grands projets structurants du continent.

Le Mali occupe une place centrale dans cet ensemble. C’est le voisin le plus vulnérable de l’Algérie au sud, mais aussi l’un des points d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest. Sa déstabilisation prolongée perturbe l’ensemble de cette stratégie.

 

Le tournant Goïta

L’arrivée d’Assimi Goïta au pouvoir en 2020, puis sa consolidation après le second putsch de 2021, a profondément modifié la relation entre Bamako et ses partenaires traditionnels. La junte a construit sa popularité sur la dénonciation de l’échec français, sur une rhétorique de souveraineté et sur la promesse de restaurer l’autorité de l’État par une approche beaucoup plus offensive.

La rupture avec la France a ouvert la voie à la Russie. D’abord avec Wagner, puis avec l’Africa Corps, Bamako a cherché un partenaire moins regardant sur la conduite des opérations, plus disposé à soutenir politiquement la junte et capable de fournir rapidement des moyens militaires. Moscou a saisi l’occasion. Le Mali est devenu l’un des pivots de sa stratégie sahélienne, bientôt prolongée par la création de l’Alliance des États du Sahel avec le Burkina Faso et le Niger.

L’arrivée de Wagner a eu un effet immédiat sur l’armée malienne. Les Forces Armées Maliennes (FAMa), longtemps intégrées à des dispositifs où l’initiative revenait souvent aux forces étrangères, ont retrouvé un rôle plus offensif. Elles ont été engagées dans des opérations de reconquête au Nord et ont acquis une expérience de combat plus directe.

Mais cette évolution s’est accompagnée d’une violence accrue. Les opérations menées avec Wagner à partir de 2022 ont donné lieu à de nombreuses accusations d’exactions contre les populations civiles. Dans plusieurs zones, la brutalité de la contre-insurrection a produit l’inverse de l’effet recherché : déplacements de populations, ressentiment local, et parfois basculement de certaines communautés vers les groupes jihadistes par réflexe de protection ou de vengeance.

Pour Alger, les conséquences étaient immédiates. Les mouvements de réfugiés vers le Sud algérien ont augmenté. La guerre se rapprochait de la frontière. Surtout, la Russie installait progressivement des forces armées dans un espace que l’Algérie considère depuis longtemps comme relevant de sa profondeur stratégique directe.

 

Kidal, Tin Zaouatine et la montée de la tension avec Alger

La reprise de Kidal en novembre 2023 marque un tournant politique au Mali. Pour la junte, il s’agit d’un symbole de restauration nationale. Pour les groupes du Nord, c’est la preuve que Bamako ne cherche plus une sortie politique mais une victoire totale. Pour Alger, c’est le début d’une phase beaucoup plus dangereuse.

Dans les mois qui suivent, Bamako durcit son discours. L’Accord d’Alger est dénoncé. L’Algérie est accusée de proximité avec les groupes rebelles, puis d’hostilité ouverte à l’égard du Mali. À la tribune des Nations unies et dans plusieurs prises de parole officielles, les dirigeants maliens multiplient les insinuations et les attaques politiques.

« L’année 2025 est également celle d’un changement d’échelle pour le JNIM. Son rapprochement avec les forces azawadiennes lui permet d’élargir son jeu au Mali. »

La crise prend une dimension militaire à l’été 2024. En juillet, une colonne de Wagner et de l’armée malienne se dirige vers Tin Zaouatine, bourgade située à la frontière algérienne. Elle tombe dans une embuscade meurtrière tendue par les combattants azawadiens, avec l’appui du JNIM. Le revers est lourd. Il montre que la reconquête du Nord est loin d’être achevée et que les groupes armés conservent une réelle capacité de concentration lorsqu’ils combattent sur un terrain qu’ils maîtrisent.

Quelques mois plus tard, une nouvelle tentative de progression vers Tin Zaouatine provoque cette fois une réaction diplomatique ferme de l’Algérie auprès de Moscou. Le message transmis aux Russes est sans ambiguïté : Alger ne souhaite pas voir des opérations militaires lourdes se dérouler au contact immédiat de sa frontière. La colonne n’ira pas plus loin.

Le troisième pic de tension survient le 1er avril 2025, lorsque l’armée algérienne abat un drone Akinci des forces maliennes près de la frontière. Alger affirme que l’appareil a violé son espace aérien. Bamako conteste cette version et accuse l’Algérie d’un acte hostile. La crise diplomatique s’emballe. Les ambassadeurs sont rappelés. Les espaces aériens se ferment. Les relations bilatérales entrent dans leur phase la plus dégradée depuis des décennies.

À partir de là, la rupture devient presque totale.

 

La junte fragilisée, le Nord recomposé

L’année 2025 révèle l’ampleur du déséquilibre produit par la politique de Bamako. Les mouvements du Nord qui avaient fui vers le sud-est de la Mauritanie après la reprise de Kidal réorganisent leurs forces. Leur rapprochement avec le JNIM, déjà perceptible en 2024, se renforce sur le terrain à mesure que la guerre contre les FAMa et les Russes s’intensifie.

Cette convergence est tactique avant d’être politique. Les anciens signataires de l’Accord d’Alger n’ont pas les mêmes objectifs que le JNIM. Les premiers défendent d’abord une cause nordiste et cherchent à peser sur l’avenir institutionnel du Mali. Le second porte un projet jihadiste plus large, qui dépasse largement la seule question de l’Azawad. Mais dans le contexte créé par la junte, ils se retrouvent avec un adversaire commun et des besoins opérationnels convergents.

Le JNIM profite de cette dynamique. Il mène de vastes opérations dans l’Ouest malien, frappe les routes, attaque les convois et met progressivement en place un blocus autour de Bamako. La capitale n’est pas prise, mais elle devient vulnérable. Le ravitaillement se complique. L’économie souffre. La pression psychologique sur le régime s’accentue.

La Russie, dans le même temps, ne parvient pas à inverser la tendance. L’Africa Corps ne joue pas le rôle de force décisive que la junte espérait. Il sécurise certains points, participe à des opérations, protège les intérêts russes, mais il n’est ni suffisamment nombreux ni suffisamment mobile pour reprendre l’initiative à l’échelle du pays. Moscou n’obtient pas non plus les contreparties économiques attendues. L’accès aux mines d’or reste limité. L’instabilité du pays rend difficile toute projection sérieuse dans les hydrocarbures ou les minerais stratégiques.

À Bamako, l’idée d’une diversification des partenariats commence alors à circuler. La Turquie, déjà engagée au Niger à travers un accord de défense, devient une option envisagée par une partie du pouvoir malien. Début 2026, plusieurs signaux laissent penser qu’Ankara s’intéresse davantage au dossier malien, avec des rumeurs autour d’une présence indirecte de la société militaire privée Sadat.
 

Le JNIM face à sa propre montée en puissance

L’année 2025 est également celle d’un changement d’échelle pour le JNIM. Son rapprochement avec les forces azawadiennes lui permet d’élargir son jeu au Mali. Ses succès dans l’Ouest, puis le blocus de Bamako, lui donnent un poids politique supérieur. La libération de prisonniers obtenue à la faveur de négociations indirectes montre aussi que le groupe sait monnayer sa pression militaire.

Mais cette progression pose une question de fond à Iyad Ag Ghali, chef du JNIM. Jusqu’où aller ?

Le JNIM conserve des ambitions transnationales. Il renforce sa présence vers le nord des pays du golfe de Guinée et cherche à peser sur plusieurs théâtres à la fois. Pourtant, la crise malienne lui offre une possibilité rare : devenir l’acteur incontournable de l’après-junte.

Deux exemples peuvent nourrir sa réflexion. Les Talibans d’abord, qui ont reconquis l’Afghanistan après vingt ans de guerre contre un pouvoir soutenu par les États-Unis. Mais le parallèle s’arrête vite. Le Mali n’est pas l’Afghanistan. Le JNIM n’a ni l’assise administrative, ni les moyens de gouvernance, ni la profondeur sociale nécessaire pour s’imposer durablement à Bamako et faire reconnaître son pouvoir.

L’autre exemple est celui du HTS (Hay’at Tahrir al-Sham) en Syrie. L’organisation dirigée par Abou Mohammed al-Jolani a progressivement cherché à se présenter comme une force de gouvernement locale, en assouplissant son image et en abandonnant une partie de la rhétorique transnationale du jihad. Une telle transformation serait beaucoup plus complexe pour le JNIM, qui est une coalition composite et dont l’identité demeure étroitement liée à Al-Qaïda. Elle supposerait des renoncements idéologiques majeurs, peut-être même une rupture assumée avec son propre socle doctrinal.

Pour Alger, ce point est capital. L’Algérie ne peut pas accepter le JNIM comme interlocuteur politique dans son état actuel. En revanche, si l’organisation devait un jour entrer dans une logique de renoncement explicite au jihadisme et de recentrage sur une revendication malienne, Alger pourrait considérer qu’une nouvelle étape s’ouvre. Cette hypothèse reste incertaine. Elle n’est pour l’instant qu’un scénario parmi d’autres. Mais elle circule nécessairement dans les calculs de tous les acteurs régionaux.

Les combattants de l’indépendance touareg. Source: Wikimedia Commons

 

L’offensive du 25 avril 2026

Le 25 avril 2026, la crise change brutalement de dimension. Le Mali est frappé par l’une des campagnes militaires les plus ambitieuses jamais menées contre le pouvoir central depuis le début du conflit.

Le JNIM lance plusieurs attaques simultanées autour de Bamako et contre la garnison de Kati, où se trouve une partie du cœur militaire du régime. Une voiture piégée tue le ministre de la Défense Sadio Camara. D’autres actions visent le patron des services maliens et le chef d’état-major des FAMa. Même lorsque ces attaques ne produisent pas toutes les pertes recherchées, leur portée politique est considérable : le régime comprend qu’il peut désormais être visé au centre même de son appareil sécuritaire.

Au même moment, le Front de Libération de l’Azawad (FLA) déclenche une large offensive dans le Nord. Kidal est reprise. Les forces maliennes sont repoussées vers le Sud. Les dernières positions russes du Nord deviennent intenables et sont évacuées. Selon plusieurs sources, l’Algérie aurait joué un rôle discret dans la négociation de sauf-conduits permettant le retrait de militaires de l’Africa Corps.

La junte ne s’effondre pas. Assimi Goïta reste au pouvoir. Bamako tient. Mais le rapport de force a changé. Le FLA récupère son ancien bastion sans réussir pour autant à contrôler toutes les grandes villes du Nord, notamment Gao et Tombouctou. Le JNIM domine une partie de la dynamique militaire dans l’Ouest et le Centre, mais il ne parvient pas à forcer immédiatement le régime à négocier.

Le Mali entre alors dans une phase d’équilibre instable : un pouvoir central toujours debout, mais blessé ; des groupes armés plus audacieux, mais encore divisés sur leurs objectifs ; des Russes en retrait ; et une Algérie qui observe, intervient à la marge, et attend le moment où le rapport de force rendra le retour à une solution politique inévitable.
 

Ce que l’Algérie peut tirer de la nouvelle situation

Du point de vue algérien, le tableau n’est pas sans risques. La remontée du JNIM et l’effondrement d’une partie du dispositif sécuritaire malien créent un environnement régional plus dangereux. L’Algérie n’a aucun intérêt à voir s’installer à ses frontières une zone durablement tenue par des acteurs jihadistes.

Mais certains effets de l’offensive d’avril servent malgré tout ses intérêts immédiats.

La menace russe au contact direct de sa frontière recule. La junte, qui avait fait de l’affrontement verbal avec Alger un ressort de politique intérieure, sort affaiblie. Le récit selon lequel l’appui russe suffirait à restaurer pleinement la souveraineté malienne perd de sa crédibilité. Les groupes jihadistes, pour l’heure, reportent l’essentiel de leur effort vers le Centre, l’Ouest et la capitale, loin de la frontière algérienne.

Surtout, la crise réhabilite la lecture algérienne du conflit. Bamako a tenté de substituer la victoire militaire à la négociation. Deux ans après la reprise de Kidal, la ville est de nouveau perdue, le Nord est à nouveau en guerre, et la capitale subit une pression qu’elle n’avait jamais connue à ce niveau.
 

La main tendue de Tebboune

Le 3 mai 2026, Abdelmadjid Tebboune choisit un ton mesuré à l’égard de Bamako. Lors d’une interview télévisée, il tend une perche à Assimi Goïta, tout en laissant entendre que certains éléments de son entourage ont joué un rôle moteur dans la détérioration des relations avec Alger. La référence au Premier ministre Choguel Maïga est à peine voilée.

Cette prise de parole ne signifie pas que l’Algérie oublie les mois de tensions, les accusations venues de Bamako ou l’incident du drone abattu. Elle signifie plutôt que la diplomatie algérienne estime le moment venu de rouvrir une issue. Plus la junte s’affaiblit, plus elle peut être conduite à renouer avec des partenaires qu’elle avait publiquement attaqués.

Cette ouverture intervient alors même qu’Alger reprend langue avec d’autres capitales sahéliennes. Le Niger, le Burkina Faso et le Tchad font l’objet d’initiatives économiques, énergétiques et minières. L’Algérie cherche manifestement à reconstruire une influence régionale mise à mal par l’essor de l’Alliance des États du Sahel et par la percée russe.
 

Revenir à l’esprit de l’Accord d’Alger

Le Mali de 2026 n’est plus celui de 2015. L’Accord d’Alger, dans sa forme initiale, ne peut sans doute pas être réactivé à l’identique. Les rapports de force ont changé. Les mouvements du Nord se sont recomposés. Le JNIM est devenu beaucoup plus puissant. La junte a brûlé une partie de son capital diplomatique auprès de ses voisins.

Mais l’esprit de l’accord reste d’actualité.

Il repose sur une idée simple : le Mali ne pourra pas retrouver une stabilité durable sans traiter politiquement la question du Nord, sans isoler les groupes jihadistes des revendications locales qui leur servent d’environnement, et sans redonner une place à la négociation dans une crise qui a été militarisée jusqu’à l’impasse.

L’Algérie ne détient pas à elle seule la solution. Mais elle conserve plusieurs atouts que les autres acteurs n’ont pas réunis en même temps : une connaissance ancienne des mouvements du Nord, des canaux maintenus avec une partie des protagonistes, une frontière directe avec le théâtre malien, et une doctrine qui n’a jamais varié malgré les changements de régime à Bamako.

Après avoir tenté de contourner Alger, la junte malienne pourrait être ramenée vers elle par la dureté même du terrain. La question est désormais de savoir si Assimi Goïta acceptera de reconnaître l’échec de la fuite en avant militaire, ou s’il choisira de prolonger une guerre qu’il ne semble plus en mesure de gagner.

 

Akram Kharief
Journaliste, auteur du livre Dans l’Ombre du Shahed: L’épopée du programme de drones iranien (2026)