Retirer la statue de Bigeard : une exigence démocratique face au déni des conservateurs. Tribune

L’érection d’une statue à Marcel Bigeard ne relève pas d’un simple hommage militaire. Elle constitue un choix politique qui interroge le rapport de la France à son passé colonial. Tribune de Luc Ferretti, membre du collectif « Histoire et mémoire dans le respect des droits de l’homme »

Personnalités jeûnant contre la torture pendant la guerre d’Algérie, Paris, 1957. Source: Wikimedia Commons

La question n’est plus de savoir pourquoi la statue du général Marcel Bigeard a été installée à Toul. Les faits sont connus : elle a été acceptée, soutenue et inaugurée en 2024 par une majorité municipale se réclamant de la gauche. Le véritable enjeu est d’affronter la signification politique et idéologique de cet acte.

Car cette statue n’est pas un héritage embarrassant venu d’un autre siècle. Elle n’est pas le vestige d’un passé dont nous serions devenus les dépositaires malgré nous. Elle est une production politique contemporaine. Son installation intervient à une époque où les connaissances historiques sur la colonisation, les guerres de décolonisation et les pratiques de torture employées par l’armée française sont largement établies et accessibles.

Dès lors, l’érection de cette statue ne peut être considérée comme un simple hommage militaire ou mémoriel. Elle constitue un choix politique conscient. Honorer publiquement Marcel Bigeard, c’est choisir une figure qui demeure indissociable des guerres coloniales françaises et de la violence exercée contre les aspirations à l’autodétermination des peuples colonisés.

C’est pourquoi la question centrale n’est pas celle des intentions individuelles des élus, mais celle de la cohérence politique de leur décision. Comment une municipalité se revendiquant des valeurs de justice sociale, d’égalité et d’émancipation peut-elle simultanément célébrer, dans son espace public, un acteur majeur d’un système colonial fondé sur la domination, l’inégalité des droits et la répression des mouvements de libération nationale ?

La statue de Bigeard révèle ainsi une contradiction plus profonde : celle d’un impensé colonial qui continue de traverser une partie de la vie politique française. Sous couvert d’hommage militaire ou de mémoire locale, elle contribue à banaliser une histoire coloniale dont les violences sont pourtant largement documentées. En ce sens, son maintien dans l’espace public ne relève pas de la neutralité mémorielle ; il participe d’un choix idéologique qui mérite d’être discuté, contesté et, finalement, remis en cause.

Depuis plusieurs décennies, les travaux d’Olivier Le Cour Grandmaison, d’Alain Ruscio, de Fabrice Riceputi, de Thomas Vescovi, Benjamin Stora, Raphaëlle Branche, Pascal Blanchard, et de nombreux autres chercheurs ont profondément renouvelé notre compréhension de la colonisation française. Ils ont montré que l’ordre colonial reposait sur l’inégalité des droits, la dépossession des populations dominées et l’usage permanent de la violence d’État. Concernant la guerre d’Algérie, les archives, les témoignages et les recherches historiques ont établi la réalité des arrestations arbitraires, des disparitions forcées, des exécutions extrajudiciaires et du recours systématique à la torture durant la bataille d’Alger.

Dans cette histoire, Marcel Bigeard n’est pas une figure neutre. Quelle que soit son passé de résistant et son parcours personnel, son nom demeure indissociablement lié à une guerre coloniale dont les méthodes constituent l’une des pages les plus sombres de l’histoire contemporaine française.
C’est pourquoi sa statue pose un problème éthique fondamental.
Une statue n’est pas un document d’archive. Elle n’est pas un colloque universitaire. Elle n’est pas un outil critique permettant de comprendre les contradictions d’une époque. Une statue honore. Elle distingue. Elle élève un individu au rang d’exemple collectif. Elle dit aux citoyens : voici une figure dont la présence mérite d’être célébrée dans l’espace commun.

Dès lors, ériger une statue à Bigeard en 2024 revient à envoyer un message politique précis : banaliser la violence du système colonial, justifier les atrocités de la guerre d’Algérie, exalter la mission civilisatrice du chef militaire. Le monument ne raconte pas l’histoire ; il la sélectionne. Il ne montre ni les victimes du colonialisme ni les souffrances infligées aux populations algériennes. Il ne dit rien de la torture. Il ne dit rien des «crevettes Bigeard», ces résistants disparus jetés à la mer du haut d’hélicoptères, pratique à laquelle le nom de Bigeard a été associé. Il ne dit rien de l’ordre colonial dont cette guerre était l’instrument ultime. L’érection de la statue de Bigeard est tout cela à la fois.

De plus, cette statue est une opération de communication mémorielle pour la fondation Bigeard . Elle s’inscrit dans un climat politique particulier de reconquête de l’histoire par les nostalgiques de l’époque coloniale de l’Algérie française, de l’OAS. Fantasmée par Le Pen, Zemmour et la droite revancharde, cette statue fait l’objet d’une offensive idéologique visant à réhabiliter les récits de la grandeur impériale, à délégitimer toute lecture critique du passé colonial. Certains responsables politiques à l’image de Retailleau, Darmanin, Marine Le Pen, Edouard Philippe s’emploient à mettre de l’huile sur le feu dans les relations franco-algériennes, relativisent les violences de la colonisation, minimisent les meurtres coloniaux et encensent les bienfaits de la colonisation.

Pour une grande partie de Français d’origine algérienne, pour les familles marquées par l’histoire coloniale, pour beaucoup d’Algériens des deux côtés de la Méditerranée, ainsi que pour de nombreux appelés Français cett statue est vécue comme une blessure, comme un rappel brutal des souffrances héritées de la colonisation.

La statue de Bigeard participe de ce mouvement. Elle n’est pas tournée vers le passé ; elle parle du présent. Elle traduit la volonté de maintenir dans l’espace public une représentation héroïque du roman national de l’histoire et de l’impensé colonial au moment même où les connaissances historiques conduisent à remettre en question cette édifice falsifié de notre inconscient et des manuels scolaires.

Il s’agit d’une question de reconnaissance. Lorsqu’une société érige un monument à une figure associée à un système de domination et à des pratiques de torture largement documentées, elle envoie simultanément un signal à celles et ceux dont les familles ont subi ce système. Ce signal peut être reçu comme une négation de leur histoire, de leurs souffrances et de leur place dans le récit national.

La statue de Bigeard a ainsi contribué à raviver des blessures mémorielles qui demeurent ouvertes entre la France et l’Algérie. Alors que les relations entre les deux pays restent profondément marquées par l’héritage de cent trente-deux années de colonisation et par la guerre d’indépendance, l’inauguration d’un tel monument a été perçue par beaucoup comme un geste de glorification unilatérale, ignorant les violences coloniales pourtant largement établies par la recherche historique.

Au-delà de Toul, cette affaire révèle les difficultés persistantes de la France à construire un rapport apaisé à son passé colonial. Depuis plusieurs années, les plus hautes autorités de l’État ont pourtant reconnu certaines responsabilités historiques de la France dans la guerre d’Algérie. Des gestes mémoriels ont été accomplis. Des archives ont été ouvertes. Des vérités longtemps occultées ont commencé à émerger. Dans ce contexte, l’érection d’une statue à Bigeard apparaît comme un mouvement inverse : non seulement celui d’une célébration qui contourne les acquis de la connaissance historique et les exigences de la reconnaissance mémorielle, mais aussi redonne de la voix aux nostalgiques de l’empire coloniale, légitime les vieux poncifs de la supériorité raciale du blanc et vient nourrir l’islamophobie grandissante d’un gouvernement aux aboies et d’une droite de plus en plus décomplexée.

On entend souvent dire que déboulonner cette statue reviendrait à effacer l’histoire. Si pour la bourgeoisie et le pouvoir, l’histoire se construit avec le culte de la personnalité des généraux, des dictateurs, des égotiques politiques en les élevant sur un piédestal, ou sur des plaques de rues, n’oublions pas que c’est le Peuple qui construit le fait historique. Quand les membres du collectif luttent contre la statue de Bigeard, ce sont eux qui font l’Histoire. Lorsqu’ils exigent que ce totem du colon quitte l’espace public, ils demandent que les archives militaires, que les paroles censurées, les crimes de guerre et l’amnistie du tortionnaire Bigeard soient levés et donnés à voir.  Ouvrir les portes de l’histoire c’est dénoncer l’hommage que représente dans l’espace public l’érection de cette statue. Or c’est précisément cet hommage qui est aujourd’hui contesté.

Retirer la statue de Bigeard ne constitue pas un acte hostile envers l’histoire de France. C’est au contraire un geste de fidélité à ses principes démocratiques les plus élevés. C’est reconnaître qu’il existe une différence fondamentale entre étudier une figure historique et la célébrer. C’est reconnaître que l’espace public ne peut être construit sur l’effacement des souffrances des colonisés.

Ce retrait constitue également un geste de respect à l’égard du peuple algérien. Non pas parce qu’il réglerait à lui seul les contentieux hérités de la colonisation, mais parce qu’il manifesterait une volonté de ne plus glorifier publiquement des figures associées à cette domination. Il traduit l’idée qu’aucune réconciliation sincère ne peut se construire sur le déni ou sur l’héroïsation des violences coloniales.

En retirant cette statue de l’espace public, le maire de Toul ne renierait pas l’histoire de France ; il montrerait sa capacité à la regarder en face, affirmant qu’il est possible d’assumer les pages sombres de son passé sans les transformer en objets de célébration. Reconnaître que la colonisation ne fut pas seulement une aventure militaire ou politique, mais aussi un système d’oppression dont les conséquences humaines continuent de se faire sentir aujourd’hui s’imposent afin de préserver notre démocratie et nos libertés face aux bruits des bottes du FN.

Une démocratie n’est pas tenue de glorifier toutes les figures de son passé. Elle a même le devoir de réévaluer régulièrement les symboles qu’elle place au cœur de l’espace commun. Lorsqu’un monument entre en contradiction avec les principes de la République, les principes d’égalité, de dignité humaine et de vérité historique auxquels la collectivité affirme adhérer, son maintien cesse d’être une obligation ; son retrait devient une responsabilité.

La statue de Bigeard n’a pas sa place dans l’espace public d’une république qui se réclame des Droits Humains. Non parce qu’il faudrait oublier l’histoire de la guerre d’Algérie, mais précisément parce qu’il faut enfin l’assumer dans toute sa réalité. Maintenir ce monument revient à perpétuer une mémoire mutilée, incapable de regarder en face les violences coloniales dont elles procèdent.

Retirer la statue ne constitue ni une vengeance ni une censure. C’est un acte de lucidité démocratique et politique. C’est reconnaître que l’espace public appartient à la mémoire collective du Peuple . On ne peut pas continuer à honorer une figure associée à une guerre coloniale marquée par la torture et les violations massives des droits fondamentaux. Entre la glorification des acteurs de la domination coloniale et l’exigence de justice historique, la République a le devoir d’affirmer nos valeurs humanistes et du droit des peuples à disposer d’eux mêmes.

Le temps de l’ambiguïté, des mensonges est passé. Les crimes de guerre, les actes de torture, la participation de Bigeard sont mentionnés dans les archives nationales officielles. Tout ce matériel alimente les recherches des historiens, enrichit le débat critique. La place de Bigeard n’est pas sur un piédestal au centre de la cité.

Le temps est venu de rejeter à la Méditerranée l’outrage fait aux victimes de la guerre d’Algérie.

 

Luc Ferretti
membre du collectif « Histoire et mémoire dans le respect des droits de l’homme »