Solidarité Cuba : j’ai appris, j’ai presque compris

De l’Algérie à La Havane, le récit d’un engagement solidaire qui dépasse les frontières. À travers le convoi Nuestra América, Abdelmoumen Khelil nous raconte une expérience humaine et politique qui interroge à la fois l’impérialisme, les limites des systèmes et le sens contemporain de la solidarité internationale.

La Havane: au milieu du stock d’aide humanitaire

Quand mon ami Raouf Farrah m’a parlé du Convoi Nuestra América, une initiative internationale de solidarité pour le peuple Cubain, j’ai tout de suite encouragé l’idée de faire participer une délégation algérienne à cette démarche internationale bien que je ne sois pas un partisan du castrisme. Il s’agit d’une coalition qui rassemble des citoyens engagés et des organisations qui vise à transmettre un message de solidarité des peuples à la population cubaine et à acheminer une aide humanitaire urgente vers La Havane.

Deux éléments m’ont encouragés – en plus de la confiance que j’ai dans le jugement de Raouf – à soutenir et à participer à la démarche proposée : d’abord la connexion de cette initiative avec la formidable mobilisation en faveur du Gaza connue sous le nom de la Flottille de la liberté qui a tenté de briser le blocus imposé par le gouvernement génocidaire de Netanyahou sur la population de Gaza. Ce mouvement a mis la dignité des Palestiniens au cœur d’une mobilisation transcendant les frontières et les barrières politiques, avec une honorable participation algérienne. Ensuite, la politique agressive, immorale et surtout illégale des USA. L’administration Trump, au nom de la puissance et du profit, bafoue le droit international, la souveraineté des Etats et la dignité des peuples à Cuba et ailleurs.

Je m’interdisais jusqu’alors d’employer le terme « impérialiste » pour qualifier la politique extérieure des États-Unis, mais j’avais tort. L’embargo que subit Cuba depuis des décennies et, plus récemment, le blocus sur le pétrole vénézuélien, ont plongé le pays dans une crise économique dramatique et inhumaine. Il fallait exprimer fermement notre indignation et se solidariser avec le peuple cubain dont le sort ne peut et ne doit être scellé par l’hégémonie américaine.
 

Me voilà dans l’aventure

Après la participation algérienne au convoi international confirmé et la constitution du quatuor (Raouf, Chafik, Zakaria et moi-même)[1] pour porter l’initiative et assurer la communication du projet, vient le moment de la désignation du représentant de la délégation algérienne qui prendra part au voyage pour acheminer l’aide constituée et exprimer sur place la solidarité internationale naissante. Je ne me sentais pas légitime, moi qui n’ai pas pris part physiquement à la flottille pour Gaza. Je fini par accepter la proposition de mes amis, encouragé, il faut le dire, par le soutien précieux de ma femme. Ainsi, je rejoignais les équipes de APEC (Agence pour les échanges culturels et économiques avec Cuba) le 17 mars à Rome, une organisation de solidarité italienne initiatrice de la mission. Les dizaines de cartons de médicaments chargés dans l’avion, on embarque à destination de La Havane qu’on atteindra après plus de 11 heures de vol.

Durant ce long trajet, et alors qu’on survolait l’immense Atlantique, des questions fusent dans mon esprit. Comment j’allait trouver Cuba et la situation des Cubains ? Cette grande Ile des caraïbes que je croyais un peu connaitre à travers les récits de mon père qui y avait séjourné en 1965. Une époque qui portait encore les promesses révolutionnaires pour nos deux nations. A quoi ressemblait cette patrie qui a pris place dans la géopolitique mondiale à travers des évènements historiques marquants comme la marche triomphante du Mouvement du 26 Juillet et la victoire de 1959, le fiasco américain de la Baie des Cochons en 1961,ou encore la crise des missiles soviétiques d’octobre 62, des évènements ayant contribué à la configuration du monde au sortir de la seconde guerre mondiale et au dictat de la géographie qui place Cuba à moins de 150 km des côtes de la Floride.

Le drapeau palestinien flottant au milieu des cubains

En me posant ces questions, je ne pouvais m’empêcher de faire le parallèle avec cet autre voyage à travers cette même Atlantique.  C’était en 2007. J’avais visité pour la première (et la seule) fois les États-Unis, et c’était aussi dans un contexte particulier. Ce voyage rentrait dans le cadre de l’International Visitor Leadership program (IVLP), un programme du département d’Etat américain, du pur soft power quoi ! Ainsi, à la présentation du programme par nos hôtes, les participants venus de différents pays de la région Maghreb-Mashrek, étaient invité à exprimer leurs motivations et les différentes attentes par rapport à ce programme. Je me rappelle que j’avais formulé les miennes plus au moins ainsi : « En tant que représentant de la Ligue Algérienne de la Défense des Droits de l’Homme (LADDH), je viens ici pour découvrir le système politique et judiciaire américain, rencontrer les organisations des droits de l’Homme et comprendre leur action et leur fonctionnement. Mais sur le plan personnel, je veux comprendre où se situe la vraie Amérique. Celle de mon enfance et de la télévision, décrite par Bruce Springsteen dans son album « Born in the USA » ? Où, celle d’aujourd’hui (2007), identifiée à travers Abou Ghraib (Irak) et de Guantanamo Bay (Cuba) ? »

J’avais trouvé certaines de mes réponses au cours de mon séjour US. Mais je n’aurai jamais imaginé qu’après presque vingt ans, alors que Bruce Springsteen chante « Streets of Minneapolis » et que je survolais le camp de détention de Guantánamo, j’allais trouver la suite des réponses à mes interrogations…Atterrissage.
 

Cuba si!

A notre arrivée à Cuba au milieu de la nuit, l’effervescence à l’aéroport de La Havane fut annonciatrice du séjour incroyable qui nous attendait, notamment sur le plan humain. La fraternité et la solidarité allaient nous procurer beaucoup d’énergie et de bonne humeur. Mais les premiers instants à l’extérieur de l’aéroport et sur la route de l’hôtel, sommairement éclairée, nous prenons rapidement conscience de l’étendue des difficultés auxquelles fait face la population civile ; l’obscurité, le vide et le silence ont meublé notre trajet. Cette réalité, que nous touchons désormais devient évidente de jour en jour, matin et soir. Si l’embargo qui dure depuis des années à ralenti la vie dans l’Ile, entravé son développement, le dernier blocus énergétique décidé par l’administration Trump semble la figer pour de bon. Ainsi, durant tout notre programme de déplacement et de rencontres aux seins des hôpitaux, des centres spécialisés pour enfants ou les centres de la recherche pharmaceutique, le constat était le même : ce n’est plus un embargo, mais un véritable étranglement qui rend la vie de tous les jours difficile pour tout le monde et impossible pour les plus démunis.

Devant une telle situation, j’ai vu beaucoup de fatigue, de souffrances, mais aussi une incroyable résilience et combativité face à ce que j’appellerai désormais l’impérialisme américain. En effet, à Cuba j’ai appris que l’impérialisme n’est pas seulement un concept galvaudé et stérile qui sert à mobiliser les foules, à justifier l’autoritarisme et à refuser les changements, mais bien une réalité historique et une crainte permanente. Bien entendu, en observant la réalité et en interagissant avec les autres, je reste lucide quant aux limites d’un système politique qui n’a plus les clés pour répondre aux exigences du moment et aux défis qui attendent le peuple cubain.

Non peu fier de me tenir devant le fils d’El Ché

Finalement, cette expérience m’a projetée vers d’autres questionnements essentiels et contemporains. Quels sont les limites de la domination quels sont celles de la résistance ? Comment harmoniser les droits des peuples et ceux des individus ? ou faire converger les « internationalistes » et les « universalistes » ? Des questionnements qui ont animé et mouvementé les treize heures du vol de mon retour au pays. Un retour marqué par la satisfaction et le privilège d’avoir partagé un moment de conviction et de solidarité avec des femmes et des hommes qui ont abandonné leur quotidien pour leurs semblables de l’autre côté du globe, dans un élan de solidarité porté par un sentiment d’indignation profond et un attachement viscéral à la dignité humaine au-delà de toute considération. C’est la leçon cubaine.

[1] Raouf Farrah : militant et chercheur en géopolitique, Chafik Medjahed : activiste et participant à la flottille pour Gaza, Zakaria Belahreche : avocat et défenseur des droits de l’Homme.

 

Abdelmoumen Khelil
Défenseur des droits humains