Ce qui, au départ, ressemblait à une fanfaronnade de tribune, une idée farfelue pour occuper la galerie qu’on oubliera le lendemain, est devenu, le 24 décembre, un texte de loi en bonne et due forme. Joyeux Noël ! Cadeau empoisonné.
L’Assemblée populaire nationale a adopté la loi de déchéance de la nationalité qui vise les natifs vivant à l’étranger, celles et ceux qui ont un autre passeport. Un code de la nationalité version gourdin, brandi au-dessus de la tête de ceux qui auraient la mauvaise idée de dire tout haut ce qu’ils pensent de ce qui se passe au pays.
Parfois le calendrier a de l’humour. Le même jour, les députés, parés d’écharpes aux couleurs du drapeau — sait-on jamais, on pourrait les soupçonner de manquer d’amour pour l’Algérie — ont aussi voté la loi de « criminalisation de la colonisation française ». Celle-là, on l’a vue partout. Feux d’artifice médiatiques, chroniqueurs transfigurés en nouveaux anciens moudjahidines du clavier, prêts à rejouer en Chambre une guerre finie depuis 63 ans avant de tomber au champ du déshonneur.
Pendant ce temps, sur la loi de déchéance, silence radio. Ou presque.
Minute, là ! Vous êtes en train d’écrire noir sur blanc que vous pourrez retirer la citoyenneté à des Algériens, nés Algériens.
Il a fallu attendre que quelques obstinés. Sur TSA, un docteur Terkmane, médecin à Blida, sur des blogs, Abed Charef, Abdelaziz Rahabi, Ali Bensaad. J’en oublie, espérons-le. On ne sera jamais assez nombreux pour rappeler ce que vaut notre citoyenneté de naissance.
Les médias mainstream, eux, ont fait ce qu’ils savent trop bien faire : le dos rond. Un compte rendu plat par-ci, une dépêche de l’APS, tout aussi plate, par-là. Sinon les explications « rassurantes » du ministre de la Justice. Rassurant comme un fonctionnaire qui vous sourit en vous tendant un formulaire d’expulsion.
Ce sera un juge qui prononcera la sentence. Tant mieux, ce n’est pas le greffier. Et ce sera le président de la République qui signera l’ordonnance de déchéance. On a échappé au chef de daïra par intérim.
On chuchote, entre deux statuts Facebook, que la loi ne viserait pas « tout le monde », seulement quelques « extrémistes », des gens du MAK ou de Rachad, un peu trop entreprenants.
Si cette loi est si encadrée, si pleine de garde-fous, de vérifications, de mains tremblantes qui la manieront avec prudence, pourquoi la faire exister ? Pourquoi même en gribouiller le brouillon ?
« Une manière susceptible de porter un grave préjudice aux intérêts de l’Algérie, à l’unité nationale, à la sécurité de l’État et à la stabilité de ses institutions, à l’unité du peuple ou aux symboles de la Révolution de libération nationale. »
« Manifester, dans l’intention de porter atteinte aux intérêts de l’Algérie ».
Ce sont entre autres les cas de poursuites. Mettez-y un tweet, une chanson, une banderole ou une blague de mauvais goût, c’est kifkif.
Cette loi, c’est une épée de Damoclès suspendue au-dessus des têtes de tous les Algériens de l’étranger qui s’avisent d’ouvrir la bouche. Ces quelques voix encore audibles qui continuent, opiniâtrement, de pointer les absurdités et les abus d’un régime qui se prend pour l’infaillibilité incarnée.
Tu critique, on t’efface.
Dans notre histoire récente, les pires terroristes, ceux planqués à l’étranger avec une nationalité de substitution, qui menaçaient vraiment la stabilité et l’unité du pays, ont été poursuivis devant la justice en demeurant algériens.
On le sait, cette loi, c’est moins un outil qu’un message.
Avant même de s’appliquer, elle fonctionne comme un avertissement, une offre qu’on ne peut pas refuser (à prononcer avec l’accent de Carmine Falcone, le mafieux de Batman). Une mise en garde sera envoyée pour prévenir le coupable qu’il a franchi la ligne continue, comme dans les voitures toutes options.
Et cela n’arrive dans un ciel de mai. Avant la loi, il y a déjà ceux qu’on a bloqué à la frontière, passeport confisqué lors d’une simple visite familiale. Souvent des militants du Hirak de France ou du Canada. Ils ont attendu le quitus, le tampon magique qui leur a permis de retrouver leurs proches, leur boulot, leur vie. D’autres ont été expulsés, interdits de retour au pays où ils sont nés. Ceux-là, finalement, sont presque privilégiés. D’autres ont passé des semaines, des mois derrière les barreaux, sous les étiquettes « terrorisme » ou « soutien à un groupe terroriste », gracieuseté de l’article 87 bis.
Et puis, il y a la petite cuisine consulaire. Si vous avez eu la mauvaise idée de tenir une pancarte ou d’apporter du thé et des gâteaux à un sit-in du Hirak à Paris ou à Montréal, vous pouvez signer un engagement que vous renoncez à « toutes activités hostiles à l’Algérie » et que vous assumerez les conséquences si vous recommencez. Certains ont même eu droit à la séance d’autocritique filmée.
Opposition, contestation, hostilité, appelons cela comme on veut, reste que, très souvent, ce sont des gestes d’Algériens conscients de leur qualité de citoyens.
Leur citoyenneté algérienne n’appartient ni à un ministre de la Justice appointé ni à une bande de députés croupion.
Souvenons-nous. Durant la colonisation, nous étions « sujets non citoyens » gérés par le code de l’indigénat. La citoyenneté algérienne, ce n’est pas une disposition administrative, c’est la restitution d’une nationalité et d’une dignité.
Cette loi n’épargnera pas le pouvoir des critiques tant qu’il continuera de bâillonner les voix d’Algériennes et d’Algériens libres.

