Crédit: Aziadé Zemirli
Après la frénésie vécue pendant les 21èmes rencontres cinématographiques de Béjaïa (RCB) où l’écriture de l’urgence devait trouver une place entre les 32 films projetés dont Roqia à minuit, les trois cafés-cinés, les deux tables-rondes, les courtes nuits qui précédaient les réunions de rédaction à 9h et les discussions animées qui se poursuivaient au Vieux Nice, est venu le temps de la décantation.
Le poétique film d’ouverture, Alea jacarandas de Hassen Ferhani qui met à l’écran ces arbres éponymes chers au cœur de son père, Ameziane, décédé pendant le tournage. Le réalisateur en poursuit la quête comme pour en garder une trace tout en continuant d’avancer. Alea jacarandas nous conduit à Sidi Abderrahmane.
Quelques jours auparavant, Béjaïa était encore le temps de la frénésie et de l’écriture de l’urgence.
Du samedi 26 septembre au jeudi 1er octobre 2026, les images de certains films déplaçaient le regard posé sur d’autres. Ainsi, si Chroniques des années de siège d’Abdullah Al-Khatib et Fel yachrabou min bahri Ghaza d’Olfa Lamloum portaient tous deux sur la Palestine, le premier choisit la fiction, le second le documentaire. Si Al-Khatib ne nomme jamais le lieu où s’accumulent cinq chroniques aux images télévisuelles et aux discours parfois théâtraux, son carton de fin vient tout de même évoquer 1948, Gaza, ou encore Jénine. Olfa Lamloum, elle, a placé sa caméra sur un des bateaux de la flottille Global Sumud qui tente, à l’été 2025, de briser le blocus imposé à Gaza. Voir le premier, la fiction, après le second, ce documentaire où des plans sur des jerricans d’eau dont le nombre diminue au fil du film rendent visibles les difficiles conditions de vie des militants, provoque une mise à distance de Chroniques des années de siège chez les spectateurs.
Les 21èmes RCB ont donc été une semaine de programmation dense où les sujets de la Palestine, mais aussi de l’absence ou des conditions des travailleurs ont laissé peu de place aux moments de respiration. Pas plus qu’ils n’ont laissé beaucoup de place aux femmes programmatrices, réalisatrices et modératrices. Pourtant, les RCB offrent cet espace rare où émergent des pensées, des projets, des écrits et des amitiés autour du cinéma. Certains films continuent d’agir par leurs images et leurs sons bien après les projections, comme une rémanence.
Une dizaine de jours après les RCB, à Alger, est venu le temps du recul et de l’écriture de la lenteur. Et, comme montré par Ferhani, Sidi Abderrahmane s’y prête.
Alors, j’essaie d’y retrouver le jacaranda du réalisateur, je scrute les feuilles, les branches comme la caméra de Ferhani qui multiplie les zooms et les plans en plongée et en contre-plongée au début du film. C’est forcément ici. Je me souviens du plan où apparaissent Ameziane et Hassen qui affirme, d’abord en hors-champs puis dans le cadre, avoir toutes les autorisations nécessaires. Mais face à moi, aucune fleur violette. Mon amie me dit : « Ils ne sont pas en fleurs, ce n’est pas la saison. »
La recherche est alors interrompue par les youyous d’une femme sortant de la zaouïa. Ceux-là sonnent inconnus. Pourtant, je (re)connaissais les youyous de lutte du documentaire Terminus ’60 de Sid Ahmed Semiane qui revient sur les manifestations de décembre 1960, à Laaqiba, contre le pouvoir colonial auxquelles ont participé de nombreuses femmes oubliées de l’Histoire. Le réalisateur redonne une présence et une mémoire à travers des entretiens individuels, les déambulations d’une moudjahida dans Alger ou encore la voix de Djamila Briki, témoin historique de la guerre de libération. J’avais encore à l’oreille les youyous de résistance qui leur font écho dans Remparts d’argile de Jean-Louis Bertuccelli, projeté le 30 septembre, où les femmes d’un village du Sud tunisien se solidarisent avec leurs hommes en grève pour contester l’exploitation coloniale.
Depuis les RCB, certains sons ne se perçoivent plus de la même manière. Les films continuent d’agir, d’abord, dans les réactions collectives d’une salle : des applaudissements qui ont retenti lorsqu’un homme a refusé son maigre salaire dans Remparts d’argile en signe de protestation aux portes claquées pendant le contesté Route Algéricaine de Rabah Ameur-Zaimeche dont le manque de vraisemblance des dialogues et l’univers néo-orientaliste ont provoqué l’ire de la salle. Une colère qui a laissé place à des rires pendant le film de clôture, Poupiya, de Yacine Bouaziz, qui a le mérite d’avoir apporté de l’humour à une grande partie du public. Ils continuent d’agir également dans les discussions qui se poursuivent jusque dans les terrasses des cafés, dans les images que l’on cherche ensuite, dans les sons qui nous surprennent parce qu’on les entend différemment. Ils continuent également dans la rencontre avec le réel d’une spectatrice qui cherche un jacaranda sans fleur et prête attention à des sons qu’elle n’aurait pas entendus de la même façon.

