« Fulgurance », Bachir Yellès (1968). Source: Wikimedia Commons
« Le fleuve m’emporte, et moi je dis :
“qu’elle est belle, la nage !” »
Proverbe oranais
Il n’est pas aisé d’écrire sur le recueil de nouvelles, La Vie au-dedans, de Sarah Kechemir, après la stimulante préface de Mustapha Benfodil, mais il est difficile de s’en retenir à la lecture de cette dizaine de textes. Difficile d’échapper à la résonnance de ces récits qui vous poursuit par ses refrains, ses notes, ses rythmes.
Ces nouvelles, qui s’écoutent autant qu’elles se lisent, continuent à chantonner dans l’oreille du lecteur même après les avoirs posées, car désormais Sarah Kechemir délivre une voix littéraire qui, bien qu’en toute simplicité, se fraie une présence en installant une part de “réenchantement dans le fracas du quotidien” pour reprendre l’analyse de Walid Bouchakour. Elle conjugue le temps ralenti de l’écriture avec “l’urgence de vivre vite”, comme le note Faris Lounis ; elle marque des escales sur des situations d’accélération de l’Histoire contemporaine pour mieux les fixer, aboutissant ainsi à une narration alerte.
C’est sous l’angle du charme, d’un charme “insolentˮ, que s’apprécient ces textes qui captent des moments de vie, de mémoire, de réflexion. Sans user d’une langue surtravaillée et de thématiques recherchées, ces titres ne renoncent pas à la séduction que doit exercer toute écriture. Ils sondent l’esprit de l’époque avec la disponibilité d’un regard neuf et d’un vécu générationnel. Ce sont des compositions qui, sous leur apparence accessible, forcent l’écoute et bruissent de la douleur qui les avait fait naître. Car la génération de Sarah Kechemir, venue au monde dans les années 80, marquée par le cataclysme de la décennie noire et les contradictions des années 2000, doit négocier des désirs enveloppés de peur, dompter des traumatismes qui hantent encore les intériorités.
De même qu’on ne sort pas indemnes de ses lectures, on ne vient pas par hasard à l’écriture. Kechemir écrit depuis ce nœud générationnel – vécu collectivement et absorbé individuellement ; elle écrit depuis cette blessure souterraine dont elle puise des questionnements qui irriguent son projet. Car, pour paraphraser Marguerite Duras, c’est la capacité à subir les chocs qui fait l’écrivain. Et si son éditeur, Karim Chikh, a signalé cette part de “folie littéraire” – ou de rébellion – qui insuffle ces nouvelles, c’est surtout pour honorer leur sens de liberté et de libération. C’est annoncé dès la première création, N’éteignez pas mon ordinateur, où l’acte d’écrire, ce geste d’enfantement, cette pratique des “malades qui aiment leur maladie”, est interrogé de manière à peine dissimulée :
« Ma mémoire de création d’histoires folles s’est mise à s’effilocher. Je ne tricotais plus les mots, je ne brodais plus les phrases, je basculais dans la réalité et je me suis perdu. » (p. 30). Par cette inversion – le fait de se perdre dans la réalité, l’autrice annonce son entrée irréversible dans le monde de l’écriture (comme expérience intégrale) : elle habite désormais cette durée imaginaire, cette étrangeté qui “échappe” aux contraintes, aux ornières de la routine, cet espace à part qui concurrence – et annule – le trop-plein bureaucratique qui réduit peu à peu la place de la poésie dans un monde saturé.
S’il s’agit de se perdre pour mieux se retrouver – comme dans la nouvelle Les Naufragés du Cap, Sarah Kechemir – devenue « des fragments de plusieurs femmes » – se plait dans le risque, voire le danger (si tentant), de devenir “faiseuse d’histoires”, de manier la langue pour aller au-delà de la communication, concevoir un espace compensatoire, façonner un objet poétique : partir de l’intuition – même douloureuse – pour atteindre cette impression qui se pose dans l’esprit et s’y établit durablement. Partir de nulle part, comme dans Hawch nowhere, pour convertir le décor et retourner le regard, pour aboutir à un espace réinvesti par un peuple de personnages qui recouvre son humanité. Ce recueil réunit ces parts d’humanité en prise avec des accidents et des souffrances, des obstacles et des névroses, pour mieux les “réparerˮ dans le lit de la prose. C’est un effort victorieux.

Couverture du livre, paru aux éditions APIC
Dépositaire d’une riche tradition orale, Kechemir insuffle à ses créations une respiration venue de loin ; celles-ci associent une formulation ancienne, une fibre populaire et une dimension moderne, d’où une écriture qui procède par participation des registres et des genres, des formes et des langues, dans des textes qui, par leurs jets initiaux et leurs brèches, pourraient s’étendre à souhait et atteindre l’amplitude de romans. C’est dans ce sens – mais pas que – que ces nouvelles sont d’abord une réflexion sur la littérature. Il y a un envers de chaque texte.
On éprouve devant les histoires de Sarah Kechemir le même émerveillement que devant la chanson raï qui, avec peu de moyens et une économie restreinte, imprime son effet, résiste au temps, sans pour autant renoncer à sa part de poésie et de transgression. Il y a le souvenir de tant de complaintes “oséesˮ derrière ces nouvelles, il y a comme un prolongement discret de cette expérience culturelle affranchie née à/d’Oran, espace aussi imaginaire qu’artistique : « Cette ville, ma ville, une vie entière ne me suffirait pas pour la raconter. Dans son ambiguïté et dans sa beauté », écrit Kechemir. On détecte la persistance d’un héritage “houari” – où par le hasard des syllabes, beauté rime avec liberté, qu’on pourrait lire également dans les romans Houaria d’Inam Bioud et Raï Love d’Atfa Menaï.
Une ville, c’est aussi sa/de la littérature. S’il est vrai qu’on habite un lieu autant qu’il nous habite, Sarah Kechemir a hérité de l’esprit oranais, de l’antériorité d’une cité qui cultive désormais une nostalgie peinée. Elle abrite cette révélation dans les ondes de sa narration nourrie par une part d’inconscient issue de cette histoire de diversité jamais démentie et de métissage inégalé. On écrit également, et toujours, avec ce qui nous anime intérieurement : Oran alimente un vœu de vie et de résistance surtout quand elle est confrontée à la pression, au repli. Elle sait convertir ses déconvenues, comme nous l’apprend l’exergue.
Même refermé, le recueil laisse se répandre une douce rumeur échappée des entrailles d’Oran, à l’image de la mélancolie captée par l’œuvre de Hasni. On ne s’empêche pas alors de penser à d’autres expériences issues d’autres lieux si chargés d’Histoire. Car le raï, tout comme le fado né à l’Alfama ou la morna née de la sodade capverdienne, perpétue une peine qui impose sa temporalité et sa texture, son univers. Tout comme la chanson, l’écriture nait toujours d’un manque, d’une absence. Sarah Kechemir compose avec cet impératif. Elle compose avec les spectres qui peuplent sa/notre mythologie personnelle.
Écrire, c’est correspondre avec le passé, prolonger des promesses inassouvies qui réclament fidélité. Si dans Le Rossignol ne chantera plus, elle fait de l’assassinat de Cheb Hasni [Hasni Chakroun 1968-1994] un moment névralgique, une coupure, une perte d’innocence et d’insouciance, c’est aussi pour ne pas succomber à ce silence endeuillé. La disparition de l’artiste est ainsi associé intimement à ce vœu d’émancipation projeté sur Yasmine, une fille déliée, cultivant une liberté inédite : « Depuis, à chaque fois que j’écoute Hasni, je pense à elle, je me demande si elle l’écoute encore. Je pense aussi à ce jour où le monde de l’enfance, mon univers, a connu la perte d’un rossignol. » (p. 52).
Le souffle du souvenir porte fortement l’effort introspectif des textes de Kechemir qui n’hésite pas à creuser les situations exploitées. Son approche interroge cette mémoire qui remonte à la surface des écrits, manœuvrée par la voix de ceux qui ont connu les événements de la décennie noire avec leur sensibilité d’enfant. Et pour ce faire, la musique intervient comme un mode de connaissance, un mode de connexion, un mode d’accès au monde. Une consolation.
Cette “vie au-dedansˮ, annoncée dès le titre, correspond à une temporalité créative et une solitude peuplée – celles de tout créateur – où le détour intime s’approprie la chose commune, où la réalité partagée reçoit un traitement intime. Il y a toujours une force de chronique dans les nouvelles qu’on lit, mais elle est vite dépassée. Kechemir va dans la société en “butineuseˮ ; elle récolte sa matière, des scènes de vie pour produire ses textes. Dans Le Blues heureux du hammam, le personnage ne dessine pas l’endroit pour relater des faits réalistes, il saisit une atmosphère pour imprimer aux mots la matière lourde et épaisse de la peinture et contredire l’urgence et la vacuité des réseaux numériques (faussement sociaux).
Kechemir se nourrit de sa perception de créatrice pour aboutir à une œuvre dont la réception ne laisse pas insensible. À l’image d’un tableau qui délivre peu à peu son effet, son recueil entretient le désir de partir du dedans pour aller au-delà : il y a ce qui est raconté, et ce que raconte ce qui est raconté. C’est cela qui meut son travail : capter une situation, dire ce qu’elle donne à lire indépendamment d’elle-même.
Si tout l’art de la nouvelle réside dans sa capacité à aller à l’essentiel en disant peu avec un impact immédiat, tout le recueil La Vie au-dedans s’évertue par petites touches et des va-et-vient, à dépasser les cloisons, toutes les cloisons qu’elles soient symboliques ou matérielles, fictives ou réelles. Comme nous l’apprenait déjà Malek Haddad, “les murs, on les construit toujours pour arrêter la liberté ; mais c’est toujours un mur que l’on franchit pour être libreˮ. Le livre déconstruit certains clichés et retourne de nombreux stéréotypes pour briser les séparations érigées ou héritées de manière imaginaires. La nouvelle Double Blanc exploite les noces de Nadéra et Karim, cérémonie détournée par les sommations de la tradition qui transforme le corps féminin en territoire colonisé. Le texte retourne la situation pour mieux achever cette barrière entretenue entre la “libération socialeˮ et la “libération corporelle » : « C’était l’allégorie de sa chair qu’on voulait voir transpercée et perdant du sang. Elle n’était rien de plus qu’un morceau de chair, un morceau de foie rose qui tâcherait le blanc pour perpétuer des siècles de pureté fantasmée. » (p. 66). L’autrice intègre une charge symbolique à cette condition. Le rituel de la pureté est contourné ; on lit alors une transposition allégorique des noces de l’écriture et de ce blanc au départ de toute création. On ne peut pas, à l’occasion, ne pas saisir l’écho d’un texte aussi poétique que poignant qui consacrait l’arrivée de Maïssa Bey sur la scène littéraire, Au Commencement était la mer, roman publié en 1996, décrivant les désirs contredis de Nadia et les compromissions de son ami, Karim, rattrapé par les injonctions de la légende puritaine.
L’allégorie de l’intériorité – ce dedans aux multiples lectures – traverse tout le livre. Ce n’est pas par accident que le recueil s’écrit sous la tutelle inspirante de Sadek Aïssat [1953-2005], l’auteur de Je fais comme fait dans la mer le nageur, roman-bouée qui associe navigation et écriture, et propose une réflexion qui rappelle que tout acte d’écrire nous confronte à l’abîme. Au désir de plonger dans l’eau vécu intensément par Noor dans À la Moriskaaaa !!!, répond le désir d’habiter l’écriture qui semble animer l’autrice : « Alors moi aussi, aujourd’hui, en plongeant, en habitant ce lieu, en y reprenant ma place, je crie, à m’en faire exploser les cordes vocales » (p. 100). Dans toutes les nouvelles, les personnages se révèlent les prolongements discrets de l’autrice qui cisèle des situations qui recèlent des inspirations doublées d’aspirations.
Kechemir enregistre les pulsations d’une époque désireuse de se dire, de se découvrir. Le travail de création, recommencé comme la mer et inassouvi comme le désir, stimule ce recueil qui nous installe, déjà, dans une forme d’impatience : la publication de nouveaux textes qui confirmeraient les attentes. Mais on sait ce que le talent doit à l’effort…

