Dans cette chronique sur l’état lamentable de la presse algérienne, j’avais l’embarras (malheureux) du choix. Je me suis penché sur les incendies qui, en rasant des forêts entières, ont mis à nu des médias aux ordres.
Ce grand événement dramatique a frappé une bonne partie du pays, et continue de le faire en pleine canicule. Des journalistes sont allés, certes, en reportage là où les brasiers consumaient les arbres et les âmes.
Mais les médias ont limité le bilan le 26 août. Douze morts, après cela, on a arrêté de compter. On a préféré parler de la visite du premier ministre et de son ministre de l’Intérieur, qui n’intéresse globalement pas grand monde. Pourtant, les images des funérailles collectives et des fosses communes en disaient beaucoup sur l’ampleur de la catastrophe.
« Ce sont désormais des communes, des fact-checkeuses et des familles qui comptent les morts, pendant que les médias montrent les déplacements ministériels. »
C’est le journaliste Adlène Meddi qui a souligné cette situation désastreuse dans un billet publié sur son Substack (bougez-vous un peu, allez vérifier ce que c’est si vous ne connaissez pas déjà). Et c’est Nadjib Belhimer qui a rapporté le calvaire des familles des défunts pour échapper aux fausses communes. Il y a encore, tout de même, des journalistes qui tentent de faire part de la réalité. Il y en a même qui savent compter.
Meddi nous parle de Nozha Khelalef, une fact-checkeuse qui a fait le recensement à partir des avis de décès, des publications de familles et des pages locales sur les médias sociaux. Elle a recensé cent cinquante et un (151) morts, en concédant que sa liste est loin d’être complète. Hassan Houicha, correspondant de l’agence italienne ANSA, a fait état d’au moins soixante-neuf morts à l’hôpital d’El Milia uniquement.
Akram Khrief, analyste qui fut journaliste, dont on ne reconnaîtra jamais assez la pertinence des propos, a publié quant à lui un long texte sur Facebook pour mettre en évidence ce qui ne va pas. Il a écrit sans accabler et sans juger. Une sagesse qui aura manqué à une presse tellement soumise et craintive, qu’elle en a perdu tous ses repères.
Le texte aborde les problématiques liées à la situation grave que traverse le pays en ce moment précis. Il souligne que le peuple, malgré ses élans de solidarité, ne peut remplacer un État.
Il a pointé aussi du doigt cette gestion absurde de l’information. Il a posé la question essentielle. Celle de l’écart entre les premiers décomptes officiels et les informations du terrain. Un bilan national régulièrement actualisé des morts, des disparus, des blessés, des évacués, des logements détruits, etc., est indispensable.
Note au gouvernement : ce n’est pas parce qu’on fait le bilan des décès que l’on fait, du même coup, celui du gouvernement, voire du régime. En revanche, un État qui asphyxie les journalistes, en les empêchant de faire leur travail, donne une piètre image de lui-même. Paradoxal pour le moins quand ses commis et agents (administrateurs locaux, pompiers, policiers, militaires) n’hésitent pourtant pas à se mettre en danger pour sauver ce qui peut l’être.
Personne n’accuse personne. La situation est complexe. La gestion des forêts est délicate. La relation des gens des campagnes avec le couvert végétal est particulière.
Donner le chiffre, c’est surtout rendre hommage à la mémoire des victimes. Les prendre en compte comme citoyens perdus. C’est dire que cette autre tragédie nationale à laquelle le peuple, comme les institutions, fait face est un événement qui vient de s’inscrire dans l’histoire de l’Algérie et dans la mémoire des Algériens.
Il aura fallu que, dans ce chaos et ce fracas, faute de poser les vraies questions sur la gestion des forêts et des feux qui les touchent, qu’on observe une sortie, au milieu des flammes, pour le moins inattendues. Cela est d’autant plus grave qu’elle émane d’une autorité politique dont la dimension morale ne devrait faire aucun doute. Démagogie, à la limite du populisme simpliste et dangereux.
Le président Tebboune a demandé à amender le Code pénal. Il veut que l’on condamne les pyromanes à la peine capitale. Il a clairement annoncé qu’elle sera appliquée.
Attiser la colère des foules comme on attise un brasier. C’est loin de la sobriété attendue quand la colère est dans la rue.
On le sait, les grandes tragédies forgent l’identité d’une société. Tebboune semble avoir oublié qu’un innocent a été tué sur la place publique, puis brûlé, accusé d’avoir participé aux incendies en Kabylie, en 2021. Des gens au pays me disaient à ce moment-là que l’Algérie en entier avait vécu une nuit cauchemardesque, alors que les images du lynchage faisaient le tour de toutes les applications de messagerie. Le martyre de Djamel Bensmaïl n’aura servi à rien si l’on s’en tient aux propos du président.
Il ne s’agit évidemment pas d’absoudre les pyromanes. Mais il faut s’assurer que c’est l’application de la loi, des enquêtes criminelles sérieuses et une justice sereine qui permettent de rendre un verdict et un jugement.
L’application de la peine capitale est suspendue en Algérie depuis 1993 et ce n’est pas un caprice. Bouteflika, loin d’être un grand démocrate, souvent sollicité pour la rétablir par les forces conservatrices et obscurantistes du pays, s’était toujours refusé à le faire. Sans être abolitionniste, l’Algérie s’est rangée aux côtés des pays les plus civilisés, ceux qui ont décidé que la justice des pays et des hommes ne peut pas agir comme les criminels qu’elle condamne. Et au-delà de toutes les erreurs judiciaires, car elles sont toujours possibles, celle qu’on ne pourra jamais corriger, c’est bien la peine de mort.

