Quand la mémoire coupe plus qu’elle n’arrange

Avec Le Coiffeur aux mains rouges, Kebir Mustapha Ammi signe un roman d’une intensité feutrée, où la mémoire et la culpabilité se mêlent à une intrigue aussi trouble que poétique.

Oeuvre de Hicham Belhamiti. Source: www.thecasbahpost.com

 
Mais qui est vraiment le coiffeur aux mains rouges ? Un coupable, une victime, ou un simple miroir tendu à l’histoire ? Est-il celui qui porte la faute des autres, ou celui que la mémoire collective a désigné, sans preuve, pour apaiser sa propre culpabilité ? L’auteur brouille les pistes, abolit les certitudes et installe une tension diffuse où chaque mot semble chargé d’un passé qu’on ne nomme plus. Les frontières entre bourreau et innocent, entre crime et rédemption, deviennent incertaines ; le lecteur lui-même se trouve entraîné dans ce jeu de reflets, contraint de questionner sa propre position face à la mémoire, au pardon, à la responsabilité.

 

La mémoire, ce fil qu’on ne coupe jamais

Le roman fonctionne comme une métaphore vibrante de la mémoire franco-algérienne : une blessure qui ne se ferme pas, un fil qu’on tente de couper sans jamais y parvenir, comme un cheveu qu’on arrache et qui repousse toujours. À travers ses personnages, Ammi explore cette cicatrice commune, faite d’amnésies volontaires, de culpabilités enfouies et d’héritages mal assumés. Rien n’est tranché, rien n’est soldé. Les deux rives se regardent encore avec ce mélange d’amour contrarié et de méfiance ancienne, tandis que les générations nouvelles, celles qui n’ont pas vécu la guerre, portent malgré elles le poids d’un passé qu’elles ne comprennent pas tout à fait, mais dont elles ressentent l’ombre.

Dès l’enfance, Lakhdar, le personnage principal du roman, semble porter en lui une destinée qui le dépasse. « Ce nom était comme une blessure que rien ne peut réparer. Il s’était employé toute sa vie à poser du baume sur cette blessure mais elle était trop profonde, elle traversait son âme et son cœur, il n’avait jamais pu connaître la nécessaire quoi que relative paix que nous devons tous connaître pour pouvoir tenir. » (p.36), écrit Kébir M. Ammi. Une phrase qui prend une dimension particulière lorsque l’on découvre le poids du passé qui pèse sur le personnage et la violence dont il a été témoin : « Son père avait été égorgé sous ses yeux, à Marengo, en Algérie, par un type de l’O.A.S. qui devait avoir trente ans. Lakhdar était l’aîné de ce père revenu du maquis et qui avait ouvert un modeste salon de coiffure, il avait bientôt cinq ans et il n’a jamais oublié le visage de l’assassin, content de lui, qui riait d’un rire sardonique. » (p.143).

Cette blessure finit par se transformer en obsession. Lakhdar nourrit une promesse de vengeance qui traverse les années et les frontières : « Il était venu d’Algérie avec l’adresse du marchand de sommeil dans la poche » (p.37). La vengeance semble alors écrite d’avance, comme si le passé devait nécessairement se reproduire : « Lakhdar s’était juré de retrouver cet homme pour lui faire rendre gorge. Il s’était promis de se rendre en France et de contraindre l’homme qui avait tué son père à s’asseoir sur un fauteuil de coiffeur pour l’égorger à son tour. » (p.143).

Mais Ammi ne cherche ni la vengeance ni la morale. Ce qu’il interroge, c’est ce qu’il reste de l’humain après la haine, après les guerres, après les récits officiels. Comment vivre ensemble lorsque l’histoire a fracturé les mémoires ? Que reste-t-il lorsque les héros ont vieilli et que les ennemis d’hier se croisent désormais dans le silence des salons ou des cimetières ?

Son écriture, à la fois sobre et précise, avance par soupirs. Elle refuse la démonstration et préfère la suggestion. Tout se dit à demi-mot, dans les silences, dans les non-dits, dans ces répliques qui tombent comme des pierres dans l’eau, laissant derrière elles des cercles concentriques de sens.

Au fil des pages, l’intrigue policière se dissout, comme si le crime n’était qu’un prétexte pour sonder la part obscure de la mémoire. Ce qui compte, ce n’est plus de savoir « qui a tué », mais de comprendre ce que la violence révèle de nous-mêmes. Les identités se mêlent, les frontières se brouillent, et la vérité, si elle existe, se dérobe, se déplace, se réinvente. C’est peut-être là, le cœur battant du roman : le changement, car la vérité, ici, n’est pas une réponse, mais une marche hésitante vers la lumière.

 

Couverture du livre, paru aux éditions Elyzad

 

Une littérature du lien et du pardon

Ni roman à thèse ni simple récit d’enquête, Le Coiffeur aux mains rouges s’impose comme une œuvre subtile sur la mémoire, la responsabilité et la réconciliation. À travers son écriture, il rappelle que la littérature n’a pas pour mission de juger, mais de comprendre, d’éclairer les zones d’ombre, d’ouvrir des espaces de dialogue là où l’histoire officielle a dressé des murs.

L’auteur ne cherche pas à effacer le passé ; il invite à le regarder autrement. Ses personnages, souvent tiraillés entre deux langues, deux patries, deux fidélités, deviennent les vecteurs d’une parole apaisée, lucide, presque fraternelle. Lakhdar lui-même apparaît comme un personnage multiple, insaisissable, dont le visage semble porter les traces de plusieurs histoires : « Elle le trouvait mystérieux et radieux. Dans son visage se bousculaient autant de visages » (p. 52). Derrière l’homme se tiennent ainsi plusieurs mémoires, plusieurs blessures, plusieurs appartenances.

Car, comme le suggère Ammi, il ne suffit pas d’être un homme pour avancer, mais il faut, peut-être, être tous les hommes, c’est-à-dire accepter en soi la part de l’autre, celle qu’on a trop longtemps voulu ignorer. L’individu ne peut alors se comprendre qu’à travers l’autre, dans ce qu’il partage avec lui comme dans ce qui les sépare.

Dans leur fragilité, les personnages incarnent ainsi la possibilité d’un nouveau commencement, d’une humanité capable de se souvenir sans nécessairement transformer la mémoire en haine. Le roman n’idéalise pourtant pas cette réconciliation. Il sait ce que les blessures ont de profond et ce que la violence laisse derrière elle. « J’ai tout mon temps maintenant pour essayer de comprendre ce qui peut pousser un homme à un acte désespéré. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment de notre vie on ne croit plus en rien ? Qu’est-ce qui fait qu’on ne croit qu’au pouvoir de destruction ? Qu’est-ce qui fait qu’on croit parfois qu’on ne peut bâtir qu’en détruisant ? Peut-on prêcher le Mal pour cueillir le Bien ? Peut-on réparer le Mal par le Mal ? Peut-on tout détruire pour bâtir de nouveau ? Peut-on bâtir sur des ruines ? Ce ne sont que des ruines qu’on peut ériger sur des ruines. Que des ruines. », constate le narrateur (p. 111), comme si toute tentative de reconstruction devait commencer par la reconnaissance de ce qui a été détruit.

Avec Le Coiffeur aux mains rouges, Kébir Mustapha Ammi nous entraîne dans un récit où l’Histoire côtoie l’intime, où les destins se nouent et se dénouent dans les zones troubles de la mémoire. Un livre à découvrir pour son atmosphère, ses personnages et cette façon singulière de faire ressurgir les fantômes du passé. Un roman qui se lit, mais surtout qui continue de nous habiter une fois refermé.

 

Eléments biographiques

Kebir Mustapha Ammi est né en 1952 à Taza, au Maroc, d’un père algérien et d’une mère marocaine. Écrivain aux multiples facettes — romancier, dramaturge, essayiste et poète — il s’est imposé comme une voix singulière du dialogue entre les cultures maghrébines et européennes. Auteur d’une œuvre prolifique, publiée notamment aux éditions Gallimard et Actes Sud Jeunesse, il explore avec sensibilité les thèmes de l’exil, de la mémoire et de l’identité. Son dernier roman, Le Coiffeur aux mains rouges, a remporté le Prix Ahmed Baba 2026 ainsi que le Prix Moussa Konaté – Polar & Roman noir francophone 2025.

 

Rouchdi Berrahma
Auteur