Samir Toumi : L’art de donner une texture au présent algérien

Salah Améziane nous entraîne dans l’univers poétique du romancier Samir Toumi, où se mêlent introspection profonde, quête d’identité et recherche de sens, le tout teinté d’un regard subtilement politique.

Vue sur la baie d’Alger. Source: Wikimédia Commons

 

Samir Toumi vient de recevoir, à Paris, le Prix Ethiophile 2026 qui prime son dernier texte, et consacre ainsi une création remarquée et remarquable, composée de trois titres édités par Barzakh à Alger : Alger, Le Cri [2013], L’Éffacement [2016], Amin, une fiction algérienne [2024]. Cette distinction offre l’occasion de revenir sur un écrivain qui bâtit une œuvre dense qui explore la quotidienneté avec complexité, qui toise le présent en allant derrière les rideaux, qui interroge la mémoire dans ses travers et ses replis, qui sonde l’intime dans ses silences et ses non-dits. Ses récits se lisent comme des cheminements qui préfèrent le recul interrogatif au ton assertif. Le faux détachement qui caractérise ses personnages se découvre au final une distance nécessaire à son projet d’écriture, une écriture qui, par sa part de poésie, imprime une trame au présent. Une contribution aussi poétique que politique qui apporte aux apories révélées une part de lumière.

 

Couverture du livre Alger, le cri. Editions Barzakh. Crédit: Salah Améziane

 

C’est en 2013 que Samir Toumi publie son premier récit, Alger, le cri – livre réédité et traduit – qui acquiert un écho presque prémonitoire. Le narrateur propose un autoportrait avec Alger, sa ville, qui le hante autant qu’il l’habite, qu’il redécouvre à mesure qu’il l’arpente, qu’il retrouve à chaque fois qu’il la quitte. Il l’habite avec une même colère née d’un présent frustrant : « Alger m’a appris la colère, ses rues, son relief, son soleil, son ciel, sa brume, tout dans cette ville provoque la colère » [p. 23], annonce-t-il, dès les premières pages. 

Aussi contemplatif qu’empressé, ce premier récit d’un promeneur révolté, d’un rêveur alerte, tente de découvrir ce qui se cache derrière les regards, les paysages, toujours avec un œil aussi interrogatif qu’introspectif. Le narrateur se nourrit de l’immédiateté photographique pour lui apporter la composition poétique d’une écriture qui cherche le mot sobre, le mot ciselé, le mot qui blesse par endroits. Car l’auteur algérois sait que sa cité, à la fois citadelle et pénitencier, est une blessure béante que ravive un soleil obstiné : « lorsque je quitte ma terrasse, c’est pour me perdre dans les rues d’Alger, comme dans les rues de ma mémoire. » [p. 20], écrit-il encore. 

Ouvertement poétique, cette œuvre s’avère subtilement politique dans la mesure où elle donne une texture au présent algérien. Elle se lit en écho aux travaux de l’historienne Malika Rahal qui constate en 2012 que « dans l’Algérie contemporaine, il semble qu’il ne puisse y avoir d’histoire que de la guerre d’indépendance. Une fois franchi le seuil de 1962, l’histoire devient difficile à écrire. » (Cf. laviedesidees.fr/13 mars 2012).

Conscient de cette vacuité qui érode son époque, qui taraude sa génération, Samir Toumi se nourrit de ce constat qui alimente son œuvre : « Où est mon présent ? suis-je un homme sans futur, emprisonné sur une terrasse, avec ma colère comme seule compagne ? Suis-je condamné à me nourrir du passé ? » [p. 24], s’interroge-il. Sans verser dans une expression militante, le personnage-narrateur cultive son identité de flâneur indifférencié tout en tentant d’interroger « [cette] implicite et brutale suspension du temps, à l’exacte frontière de la nostalgie et de la douleur, une ligne de démarcation entre passé et présent, en faille temporelle ». [p. 21] 

Plus qu’un décor, Alger, la ville « maudite », lieu de pouvoir et de mémoire, devient objet d’une double introspection, soumise à une analyse qui sonde ses traumas à la lumière des blessures du narrateur. Et inversement. Ville intranquille, l’Alger de Toumi n’engage de relations que passionnelles, ne cultive de pensées qu’obsessionnelles. C’est une ville qui vit au régime de l’excès et impose son rythme écrasant à ses habitants. Elle semble hériter d’un tragique méditerranéen venu de temps lointains, un tragique de facture mythologique qui investit les marges du quotidien. 

Conscient du pouvoir thérapeutique de l’écriture, des vertus réparatrices de la littérature, Toumi côtoie ces vertiges et évacue leurs sillages. Prendre de la hauteur sur le néant, survivre au vide, c’est parfois le défi qu’éprouve le personnage qui sonde les contradictions d’une société qui peine à accéder à elle-même, à vivre pleinement ses aspirations longtemps tues. L’auteur module, reformule son phrasé pour que la blessure soit dite et redite. Le texte tutoie l’abîme du silence et cherche à articuler l’indicible. On y distingue par endroits les mélopées des qsida.

Le texte de Toumi installe une forme d’emprise sur le lecteur, emprise qui n’a de comparable que celle qu’exerce la ville sur le narrateur. Mais n’y-a-t-il pas là une réflexion sur le pouvoir du dire, sur le pouvoir d’écrire ? Il y a pourtant dans Alger, le cri une forme d’espérance, un vœu en attente de formulation nette. Aujourd’hui, à la lumière du mouvement citoyen de 2019, on sait que ce texte avait capté de manière sismique une colère fertile : il arrive que le pouvoir d’un livre se mesure à sa part d’intuition.

 

Couverture du livre L’Effacement. Editions Barzakh. Crédit: Salah Améziane

 

Paru en 2016 le roman L’Éffacement – adapté en film par Karim Moussaoui, en 2024 – exploite davantage les thèmes de l’identité et de l’effacement de la mémoire à la lumière des défis qui travaillent souterrainement la société algérienne contemporaine. Comme dans une forme de prolongement implicite, la question de l’individuation contrariée, déjà présente dans Alger, le cri, trouve ici un nouveau traitement romanesque plus poussé, plus prononcé, à travers le personnage central, Réda, grand héritier qui se découvre confronté à des dynamiques opposées – y compris au niveau de la sphère familiale – provoquant son effacement progressif avant de l’enfoncer dans une crise de filiation. 

Fine parabole politique, L’Éffacement examine la question la transmission reportée et le pouvoir des pères sur les nouvelles générations. Fils d’un résistant de la guerre de libération nationale devenu homme d’appareil avide après 1962, Réda perd peu à peu son reflet jusqu’à sa dissolution dans l’image du père, à la grande satisfaction de ce dernier : « Lorsque je lui ai confié que je n’avais plus de reflet, il m’a répondu que ce n’était pas utile, car je l’avais, lui. […] Quand j’ai évoqué mes absences et la disparition de tous mes souvenirs, il a haussé les épaules. Tu as les miens, m’a-t-il rétorqué, ils sont bien plus riches et intéressants. J’ai une guerre à t’offrir, une fabuleuse victoire, et la construction d’un immense pays, que demander de plus? Je te les donne, mes souvenirs, ils sont tiens. J’ai remercié papa, et lui, m’a caressé les cheveux […]. Je suis le Commandant Hacène, glorieux moudjahid de l’Armée de libération nationale, valeureux bâtisseur de l’Algérie indépendante » [p. 213 -214], conclue le texte, comme pour confirmer une impasse tragique. 

Mais, comme à chaque fois, avec Samir Toumi, les impasses deviennent l’occasion de réinventer le chemin comme pour répondre à l’aporie ironique d’Oscar Wilde, annoncée dès l’exergue : « la nouvelle génération est épouvantable. J’aimerais tellement en faire partie. » Mais malgré cet abord faussement détaché, Samir Toumi est conscient, dans le sillage de Fanon, que « chaque génération doit d’une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». (Cf. Les Damnés de la terre, 1961). 

Cette disparition se convertit vite en possibilité d’une quête, une quête réparée par le pouvoir de l’écriture, de la trace. S’il arrive que « l’enfer soit les pères » (Cf. orientxxi.info/2 mars 2018) – thème exploité par Tahar Djaout dans Les Vigiles en 1991 – Toumi interroge subtilement les mésaventures de la post-indépendance qui compromettent les jeunes générations, nées d’un triplement démographique et secouées par le traumatisme d’une décennie ensanglantée qui peine à trouver une vraie dénomination. Par sa contribution romanesque, qui mêle observation et sens de l’exploration, analyse et questionnements, Toumi apporte une présence à l’effacement en l’exposant, en le problématisant. Et c’est en construisant des trames à ces épreuves abstraites qu’il accomplit son œuvre de créateur. Toute sa création regorge d’une politicité affinée, d’où l’intérêt de la partager.

 

Couverture du livre Amine, une fiction algérienne. Editions Barzakh. Crédit: Salah Améziane

 

Dans Amin, une fiction algérienne, Samir Toumi compose une œuvre construite de manière aussi astucieuse que surprenante, avec une structure qui fait appel à une apparence d’enquête et un air de polar, jouant sur le suspens pour aboutir finalement à une intrigue littéraire. 

La première partie du roman dresse un tableau réaliste, mettant en avant les nouveaux nantis d’Alger. Le narrateur, Djamel B, écrivain en “dépression blancheˮ, nous conduit dans une soirée, et nous plonge dans une société branchée. Il y rencontre Amin, un personnage qu’il aurait « pu croiser maintes fois, dans un contexte professionnel ou mondain, sans même le remarquer », personnage qui se découvre un affabulateur qui captive immédiatement Djamel : « J’ai beaucoup de choses intéressantes à vous raconter », annonce l’intriguant qui se dit initié aux arcanes d’Alger, la ville aux secrets impénétrables. Cette entrée installe une forme d’attente, d’indétermination qui mêle curiosité littéraire et intérêt sociologique pour un « réel brutal et désespérant ». Ainsi, la curiosité devient un moteur et on sait avec Annie Ernaux que « désirer savoir est la forme même de la vie et de l’intelligence » (Cf. La Place, 1983). N’est-ce pas l’un des ressorts de tout roman ? 

La seconde partie donne à lire des pages de réflexion sur l’acte de création. La troisième partie vient apporter un dénouement délibérément “frustrantˮ qui laisse le lecteur sur sa faim ou – plutôt – projeté d’une attente d’un texte à venir. A travers la force de la rumeur, on entrevoit une ville qui cultive une part d’opacité autour de la fabrique du pouvoir et de l’influence. L’auteur construit son roman de manière subtile en retournant le projet de l’enquête:  en constituant sa “substance littéraireˮ dans le labyrinthe de récits contradictoires, et face aux menaces, il examine le statut du romancier dans une société en construction. 

En transposant le flou d’une actualité circonscrite sur le flou qui caractérise tout travail de fiction, Toumi télescope deux régimes de connaissance indissociables : si la littérature nous parle de la réalité commune, elle nous parle autant de sa propre réalité. Mais il façonne ainsi une singulière “matière algérienneˮ d’où probablement l’exergue emprunté à Malek Hadad : « Il pleut sur ma patrie, la mort et la légende ». C’est dans ce sens que le roman Amin, une fiction algérienne se lit, comme une réflexion sur l’acte de créer en partant du réel. Ce texte primé est à l’image de toute l’œuvre de Toumi : un art ancré.