Rami devant le campement surpeuplé où il vit avec sa famille
Arrivé lors des recrutements d’enseignants coopérants du Moyen-Orient dans le cadre de la politique d’arabisation, le père de Rami s’est installé en Algérie, à Touggourt, en 1972, pour y enseigner l’arabe pendant plus de vingt ans. Ce n’est qu’en 1994 qu’il est retourné à Gaza, après la création de l’Autorité nationale palestinienne (ANP).
C’est ainsi que Rami a vu le jour en 1976 à Touggourt, où il a grandi. Il a suivi des études d’architecture à l’université de Biskra et, en 1998, diplôme en poche, il a rejoint sa famille à Gaza, où il a construit sa vie d’adulte sans jamais rompre les liens avec son pays d’accueil.
Le début de la dernière guerre
Rami Abou Reida vivait à Khuza’a, au sud de la bande de Gaza, où il avait construit la maison familiale. Il avait également son bureau d’architecte à dix minutes du domicile, à Bani Souheila. Sa vie se déroulait essentiellement entre ces deux lieux et les chantiers qu’il supervisait.
Tandis que son épouse, Sihem Nadjarr, autrefois sage-femme, se consacrait à leurs quatre enfants : Laya, 19 ans, l’aînée, qui terminait son lycée ; Mohamed, 17 ans ; Lana, 14 ans ; et Hamza, le petit dernier, qui avait 10 ans.
Dès octobre 2023, ils ont dû fuir et tout laisser derrière eux. Les enfants ont quitté leurs écoles, leur quartier, la chaleur du foyer et tout ce qui faisait leur monde.
« Aujourd’hui, il ne reste de ma vie passée que des trousseaux de clés, des clés qui n’ouvrent plus aucune porte, sinon celle des souvenirs. Je les garde précieusement pour me rappeler ma vie d’avant », témoigne Rami.
Au début, ils étaient hébergés par des membres de la famille, puis par des amis qui, à leur tour, durent quitter leur maison. Ils se retrouvèrent rapidement sous une tente. Cela va bientôt faire trois ans qu’ils y vivent, dans des conditions extrêmement difficiles, sans eau, sans électricité, loin de tout confort et de toute intimité.
Déjà, en août 2014, Rami avait vu sa maison être bombardée par des tirs de missiles israéliens. Lors de la guerre de juillet-août 2014, qui fit, selon l’ONU, plus de 2 250 morts du côté palestinien, très majoritairement des civils, dont 551 enfants, et 73 du côté israélien, dont 67 soldats de l’armée d’occupation, Rami avait mis des années à la reconstruire avant de la quitter de nouveau. Mais cette fois-ci, sans grand espoir de la retrouver.
Mais plus que les pertes matérielles et la précarité en toutes choses. Plus que le stress des bombardements, du bruit incessant des drones et des avions de chasse. Pour Rami, le plus difficile, c’est de voir son épouse et ses enfants traverser ces épreuves terribles. Il écrit, à l’été 2025 :
« Ma fille aînée aspirait à finir le lycée et à obtenir le baccalauréat, mais la guerre lui a volé deux années de suite. Elle se préparait à chaque fois, elle essayait, elle rêvait… en espérant que le ministère trouve un moyen d’organiser l’examen. Mais la vie se replie sous ses pieds et l’éloigne de tout ce qui est « normal »…
Son frère, Mohammed, qui a deux ans de moins qu’elle, devait aussi passer l’examen cette année, mais, au vu des circonstances, il ne comprend pas l’intérêt de le faire. Il n’a connu de l’adolescence que la peur permanente et la confusion total.
La petite Lana s’est vu voler son enfance sans qu’elle ne le sache. Avant, elle était pleine de rires innocents ; aujourd’hui, son regard confus ne comprend plus ce qui se passe. Parfois, elle me contemple en silence, comme si elle me demandait sans parler : « Est-ce qu’un meilleur demain va venir ? .
Enfin, Hamza, mon petit turbulent. Il s’est libéré de toutes les limites, parce que nous n’avons pas pu en mettre dans un monde sans portes. Il passe sa journée en dehors de la tente, à faire voler des cerfs-volants. Son petit visage a bruni à force de jouer sous le soleil, sur les chemins de l’exode, à cause de la faim aussi et des privations sans fin.
Et au milieu de toute cette tempête, il y a Siham, ma femme. Ma compagne de route. La mère de mes enfants. Le pilier de cette maison brisée.
Avant le cataclysme, elle était pleine de vie. Elle aimait cuisiner, elle décorait la maison, elle veillait à aider les enfants dans leurs devoirs et elle s’occupait de moi. Aujourd’hui, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Elle caresse le cœur des enfants en pleurant en silence. Je la vois chaque jour essayer de construire avec les ruines, de créer de la chaleur dans le froid, du calme dans le chaos et de la sécurité dans l’incertitude. Elle cache ses larmes pour qu’on ne s’effondre pas. Elle cache ses soupirs pour qu’on ne lâche pas.
Combien de fois l’ai-je surprise en train de regarder dans le vide… Elle ne dit rien, mais tout son visage crie. Puis elle se lève en silence pour continuer la journée comme si de rien n’était. »
Laya a finalement obtenu son baccalauréat, ainsi que son frère, lorsque l’examen a enfin pu être organisé fin juin 2026. Ceci dans un contexte de destruction massive de l’appareil éducatif. Selon l’UNESCO, 98 % des établissements d’enseignement ont été détruits ou endommagés, et beaucoup servent d’abris pour les personnes déplacées.
Les dommages sont également très importants dans l’enseignement supérieur. Le ministère tente par tous les moyens de maintenir une activité universitaire, notamment en s’appuyant sur le télé-enseignement, organisé avec l’aide d’ONG et d’associations turques, qataries, jordaniennes, etc.

La tente où vit la famille de Rami
Trois ans à vivre sous une tente
Lorsque Rami et sa famille ont installé leur tente, ils pensaient que c’était provisoire et que les choses changeraient vite. Mais près de trois ans sont passés et ils y sont encore, exposés, hiver comme été, aux aléas du climat. Rami décrit la canicule sous la tente :
« Une vague de chaleur étouffe les tentes de fortune, et le soleil déverse son brasier sur des têtes déjà épuisées par le déplacement. Nous nous aspergeons de quelques gouttes d’eau. Mais seulement quelques gouttes, car l’eau est rare. Nous les répandons sur le sol de la cour, dans l’espoir d’atténuer un peu la chaleur de la terre, la brûlure du ciel et l’air étouffant.
Ici, la toile est notre toit, le sable notre sol, l’ombre un bien précieux et la moindre brise un souhait. Nous suspendons nos vêtements aux cordes, alignons nos chaussures à l’entrée et disposons nos quelques ustensiles, comme si nous accomplissions chaque jour un rituel pour retrouver quelque chose de la vie. Chaque recoin raconte l’histoire d’une maison disparue et chaque morceau de toile couvre la nudité du lieu sans pouvoir en cacher la douleur… C’est ainsi que passent nos journées. Nous partageons le peu que nous avons, nous résistons aux difficultés quotidiennes et à une guerre qui ne nous a pas laissé un seul mur derrière lequel nous protéger. Quant à la nuit, elle n’est pas plus clémente : trouver le sommeil dans ces conditions est une bataille. »
Sous l’effet conjugué de la canicule, de la promiscuité dans les abris et de l’accumulation des déchets, les tentes sont infestées de rongeurs et d’insectes. Les morsures et incursions nocturnes des rats rendent le sommeil très difficile.
Dans ces conditions, le quotidien devient une lutte permanente. Trouver de quoi s’approvisionner en eau pour son hygiène et pour les besoins domestiques demande des efforts incessants au vue de la rareté de l’eau.
« Une grande partie de notre journée se perd à guetter l’arrivée des véhicules des organisations [humanitaires], à chercher parmi nos amis et connaissances une aide pour trouver un camion-citerne. Aujourd’hui (12 août 2026), mon fils et moi sommes restés une heure entière sous une chaleur accablante pour obtenir seulement 50 litres d’eau… une quantité insuffisante pour les besoins d’une famille composée de cinq personnes.
Est-il normal que l’eau, l’un des besoins les plus élémentaires de la vie, soit devenue une denrée rare que nous recherchons quotidiennement et que nous apportons à nos tentes comme un trésor ? L’eau est un droit, mais à Gaza, c’est un luxe. »

L’attente des camions-citernes sous le soleil accablant de Gaza
Gaza ou la dévastation
Un matin, Rami est monté dans le coffre de la voiture pour un déplacement urgent (pour optimiser les déplacements, le coffre est utilisé au même titre que les sièges). Il raconte ce qu’il a vu :
« Depuis le coffre, je pouvais voir ce que je n’aurais pas pu voir si j’avais été assis à l’avant. J’étais légèrement plus haut, et mes yeux embrassaient toute la longueur de la route.
Je connais très bien cette rue. Presque chaque pierre m’était familière. Chaque virage faisait surgir de ma mémoire un souvenir. Ici, il y avait des maisons. Là, des arbres. Et là, une rue qui bourdonnait de gens, de voitures et de voix. Plus loin, des commerces, des écoles, des bâtiments, des mariages, des fêtes, des visages que nous connaissions, et ces petites histoires qui, jour après jour, fabriquaient la vie. Chaque chose avait sa place, et chaque lieu portait l’histoire d’un être humain.
À présent, il ne reste que les décombres. Des décombres à droite, des décombres à gauche, des décombres devant nous, des décombres derrière nous, et une odeur de mort suspendue dans l’air. Chaque fois que j’essayais de détourner les yeux de la destruction, une autre étendue de ruines m’y ramenait. Comme si la route ne menait plus vers un lieu, mais avançait de ruines en ruines, de mort en mort, vers tout ce qui avait été là.
Que peut-on dire lorsque l’on voit une ville entière effacée sous ses propres yeux ?
Et peut-être que cette scène me frappait encore davantage qu’une autre.
Je suis architecte. Je sais ce que signifie construire une maison, dessiner une rue, imaginer une ville grandir et vivre, donner au matériau une fonction, à l’espace une âme, au vide un sens. Et je sais aussi ce que signifie voir tout cela disparaître d’un seul coup, voir ce que vous avez construit, ce que des générations entières ont bâti, disparaître et ne laisser que des blocs de ruines parmi lesquels la mémoire cherche désespérément leur forme première. Plus de quinze minutes en voiture, durant lesquelles mes yeux n’ont presque rencontré que la destruction. »
Rami prend son téléphone pour filmer une partie du trajet. L’architecte qu’il est ne se contente pas de regarder la ville. Sa lecture est plus profonde, plus subtile. Lorsqu’il était étudiant, il avait choisi la ville de Gaza pour son travail de fin d’études. Il en connaît donc le patrimoine architectural aussi bien que naturel ; il connaît chaque édifice et son histoire. De la grande mosquée Al-Omari à l’église Saint-Porphyre, en passant par Qasr el-Bacha :
« J’en ai filmé environ cinq minutes et j’ai décidé de les publier telles quelles, sans les raccourcir, sans les embellir, sans musique pour tenter d’adoucir la violence de la scène, car cette fois, raccourcir serait trahir l’image. Je veux que celui qui regarde la vidéo vive la route comme nous l’avons vécue ; qu’il traverse ces mêmes longues minutes, qu’il voie ce que nous avons vu et qu’il comprenne que la destruction n’est pas l’image isolée d’une maison détruite, ni le plan d’une rue déserte. Ici, la destruction est devenue le même paysage.
En temps de guerre, les titres parlent surtout du nombre de morts et des maisons détruites. Pourtant, un crime plus profond et plus destructeur passe souvent sous silence : tuer la ville. Tuer la ville ne consiste pas seulement à détruire les pierres. C’est assassiner l’identité, démanteler le tissu social, faire s’effondrer les infrastructures et effacer la mémoire.
À Gaza, ce qu’Israël a fait n’est pas seulement une offensive militaire, mais une destruction systématique des villes : Rafah, Khan Younès, Gaza, Jabalia et Deir al-Balah… Ce crime n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans une longue histoire de destruction des villes palestiniennes. Depuis le mandat britannique et la montée du projet sioniste de colonisation, les villes palestiniennes ont été la cible d’un démantèlement : Jaffa, Haïfa et Acre ont toutes connu le déplacement de leur population et une profonde transformation. La Nakba de 1948 n’a pas été seulement l’expulsion d’un peuple, mais aussi une opération organisée pour tuer la ville palestinienne et détruire son esprit de civilisation.
Au fil des décennies, les politiques de l’occupation, du morcellement du territoire au blocus et aux bombardements, ont suivi une même logique visant à effacer la continuité urbaine du peuple palestinien. Gaza représente aujourd’hui l’expression la plus extrême de ce projet : une ville sans visage, sans espoir, sans horizon.
D’un point de vue architectural et urbain, une ville n’est pas seulement un espace construit. C’est une mémoire incarnée, un contrat social et un espace d’identité. Quand une ville est tuée, c’est l’histoire qui est tuée, le sentiment d’appartenance qui disparaît, et l’être humain reste suspendu dans le vide. Plus grave encore : tuer la ville détruit le lien affectif entre l’être humain et le lieu. »

La vie au milieu des ruines
Rami Abou Reida a trouvé dans l’écriture un acte de résistance et un moyen de lutte contre la dépossession et l’effacement. Outre le fait que ses textes constituent un témoignage précieux et un exemple de courage, ils sont une interpellation éthique pour qui sait lire et qui refuse l’indifférence.
Son cas n’est pas isolé, beaucoup de palestiniens et palestiniennes, mémoires vives du génocide, écrivent pour témoigner de ce qu’ils vivent, à l’image de Rami Abou Jamous, de Ziad Medoukh, ou encore de Sarah Emad al-Zaq et Yousri Alghoul.
Par l’usage des réseaux sociaux, ils brisent le huis clos dans lequel l’entité sioniste les enferme depuis des décennies et contournent également la censure qui les vise dans la presse internationale. En documentant et en relayant instantanément les faits, ils permettent un éclairage brut sur la réalité du terrain et font de la connectivité un outil de lutte et un vecteur de solidarité.

