Crédit: Anti_M Photography. Source: Pixabay
Certains romans racontent une époque. Et d’autres donnent à une époque des visages, des voix et des lieux. Sur la brèche, de Nadia Henni-Moulaï, appartient à cette seconde catégorie.
Son décor principal tient dans quelques mètres carrés : le Petit Pot, café de la rue de l’Arbre-Sec, au cœur du 1er arrondissement de Paris. Mais derrière son zinc, entre les verres, les assiettes de couscous et les discussions politiques, c’est une partie de l’Histoire algérienne du XXe siècle qui se met progressivement en mouvement.
Le personnage de Mohamed Belkacem, Algérien né en 1883 et arrivé à Paris au début du siècle, est fictif mais librement inspiré d’Abdelkader Hadj Ali. Cafetier, militant, père de Tiziri, il devient le point d’ancrage d’une communauté nord-africaine confrontée à la pauvreté, au déracinement, à la surveillance policière et au statut colonial. Le roman assume ainsi un dialogue constant entre fiction et Histoire.
Dès les premières pages, le Petit Pot apparaît comme un refuge, un lieu de sociabilité et bientôt un espace d’éveil politique. Les hommes qui le
fréquentent ne sont plus seulement des « indigènes » perdus dans les garnis parisiens. Derrière le comptoir, ils apprennent à se regarder autrement.
Nadia Henni-Moulaï écrit : « Au Petit Pot, les hommes se sentaient des hommes. » Et quelques lignes plus loin, elle décrit cette fonction symbolique du café : le zinc devient presque un miroir dans lequel ces hommes peuvent enfin se voir autrement que comme « une silhouette courbée ». (p. 9)
Cette transformation est au cœur du parcours de Mohamed. L’homme ne veut pas seulement réussir économiquement. Il cherche à reconquérir une dignité que l’ordre colonial lui refuse.
Le roman formule cette pensée avec une grande netteté : « Lui, ce qu’il voulait, c’était la dignité et la richesse. Il ne le disait pas mais, à ses yeux, il s’agissait des ingrédients de ce qu’il n’avait pas, le pouvoir. » (p. 10)
C’est sans doute dans cette tension entre dignité individuelle et domination coloniale que se trouve l’un des fils les plus puissants de Sur la brèche.
Mohamed appartient à cette génération d’Algériens qui découvrent Paris sans jamais cesser de porter l’Algérie en eux. Leur migration n’est pas seulement géographique. Elle devient une expérience politique.
Dans le roman, la France républicaine se heurte constamment à la réalité de l’indigénat. Mohamed a obtenu la nationalité française, mais cette évolution statutaire ne suffit pas à effacer la hiérarchie coloniale. Une discussion avec Kaddour résume ce paradoxe. À celui qui lui reproche d’avoir « signé », Mohamed répond : « J’ai rien renié. J’ai signé un papier. Mon dieu, il est là, dit-il en portant la main à sa poitrine, près de son cœur. Personne ne peut me l’enlever avec un décret ! » (p. 34)
Le personnage se retrouve ainsi au cœur d’une contradiction qui traverse toute l’histoire des Algériens de France : comment conquérir des droits dans le cadre républicain sans accepter pour autant la domination coloniale ?
Le roman nous remémore à ce propos la différence entre nationalité française et citoyenneté pour les musulmans algériens. Cette toile de fond historique donne à l’expérience de Mohamed une dimension qui dépasse son destin personnel.
Du militantisme ouvrier au nationalisme algérien
C’est ici que Sur la brèche devient particulièrement intéressant pour le lecteur algérien.
Mohamed commence son parcours politique dans les milieux communistes. Le roman raconte son adhésion au Parti communiste français après son arrivée dans la capitale. Mais très vite, une question s’impose : la lutte ouvrière suffit-elle à rendre compte de la situation particulière des colonisés ? La réponse de Mohamed est de plus en plus claire. Dans une discussion avec les communistes, il lance : « Le prolétaire français reste le colon de l’Algérien ! Bien sûr que tout est lié à la race ! » (p. 170)
La phrase résume le conflit politique qui traverse le texte : pour certains militants, la question coloniale doit être pensée essentiellement à travers la lutte des classes ; pour Mohamed et les militants nord-africains, la domination coloniale possède une réalité spécifique qui ne peut être dissoute dans la seule question sociale. Cette divergence prépare la naissance d’une revendication autonome. Et c’est dans ce contexte que le roman fait entrer Messali Hadj dans le décor du Petit Pot.
Messali n’est pas ici une simple figure historique déposée dans le récit. Il est un jeune militant que Mohamed prend sous son aile. Le personnage fictif de Belkacem devient ainsi, dans la logique romanesque, l’un de ceux qui accompagnent les premiers pas politiques de celui qui deviendra l’une des grandes figures du nationalisme algérien.
Une confiance s’installe entre les deux hommes. À la fin de 1926, Mohamed confie les clés du Petit Pot à Messali lorsqu’il doit se rendre à Moscou. Plus tard, il l’envoie représenter l’Étoile nord-africaine au congrès de Bruxelles de 1927. (pp. 236-239)
Fondée à Paris en 1926 selon la chronologie retenue par les historiens mentionnée dans le roman, l’organisation constitue un moment majeur dans l’histoire du nationalisme algérien en France. Elle prend progressivement ses distances avec le Parti communiste français, avant d’être dissoute en 1929 puis de renaître clandestinement.
L’intrigue se déroule dans les cafés, les réunions militantes, les discussions nocturnes et les rencontres entre travailleurs nord-africains. Mohamed comprend très tôt que la bataille ne pourra pas être gagnée sans transmettre le flambeau à une nouvelle génération. À propos du jeune Messali, le narrateur écrit : « Mohamed ne concevait la lutte que dans son aptitude à former les jeunes générations. » (p. 236)
Lorsque l’Étoile est dissoute, en 1929, Mohamed ne considère pas le combat terminé. Nadia Henni Moulay raconte comment ce dernier contribue ensuite à maintenir l’organisation et à préserver sa base militante, notamment par la presse clandestine. Elle mentionne également Les Amis d’El Ouma, journal clandestin lié à cette période. (pp. 238-239)

Couverture du livre Sur la Brèche, de Nadia Henni Moulai, éditions Arcane 17 (2026)
Messali, Hô Chi Minh et le Paris anticolonial
L’autre dimension remarquable du roman est de ne pas enfermer l’histoire algérienne dans un tête-à-tête avec la France. Paris apparaît comme un carrefour d’autres luttes anticoloniales.
C’est là que Mohamed croise Nguyễn Ái Quốc, le futur Hô Chi Minh. Leur rencontre est située en 1919. Nadia Henni-Moulaï décrit le jeune militant vietnamien comme un homme déjà habité par la volonté de comprendre et de combattre l’ordre impérial.
Plus loin, Mohamed évoque son ami vietnamien et les heures que celui-ci passait dans les bibliothèques parisiennes : « C’est dommage, mon ami Hô Chi Minh t’aurait embarqué avec lui. À l’époque, il y passait des heures. Il a tout lu de la Révolution française, Condorcet, Tocqueville, Voltaire, Rousseau ! » (p. 194)
Cette rencontre imaginaire ou romanesque entre les trajectoires algérienne et vietnamienne donne au livre une profondeur internationale.
Tiziri, fille de deux histoires
Mais Sur la brèche ne serait pas le même roman sans Tiziri. Fille de Mohamed et de Louise, elle est décrite comme « la fille de deux France ». Elle grandit entre la culture française de sa mère et l’histoire algérienne de son père. Elle devient progressivement la dépositaire de cette mémoire. Ses carnets deviennent une seconde archive. Elle observe les réunions, découpe les articles, écoute les conversations et comprend peu à peu que le Petit Pot est bien davantage qu’un café. Puis elle choisit le journalisme. À presque 23 ans, elle travaille pour le quotidien communiste L’Humanité. Le roman décrit alors une véritable passation entre le père et la fille : « Mohamed comptait maintenant sur elle pour prendre le relais. » (p. 289)
Une histoire algérienne écrite depuis Paris
Peut-être est-ce là la plus grande réussite du roman : rappeler que l’Histoire de l’Algérie ne s’est pas écrite uniquement sur sa terre. Une partie de cette Histoire s’est aussi construite à Paris, dans les cafés, les foyers, les ateliers, les réunions militantes et les journaux.
Sur la brèche est un roman qui mérite d’être lu, particulièrement par celles et ceux qui s’intéressent à l’Histoire de l’Algérie et aux années qui ont précédé le déclenchement de la lutte de Libération nationale. Une plongée romanesque dans une période où, peu à peu, se forgeait une conscience politique algérienne.

