Violences faites aux femmes: la loi, et après?

La tragédie d’Asma met en lumière l’écart profond entre les textes juridiques et leur application. Entre une loi encore limitée, des institutions réticentes à intervenir dans la sphère familiale et un climat social qui banalise les violences, les femmes se retrouvent souvent seules face à leurs agresseurs.

Photo: Tinnakorn Jorruang/i-stock

“Je pensais qu’il allait frapper comme d’habitude…” a déclaré la mère d’Asma, cette adolescente de 16 ans sauvagement assassinée par son père le 26 janvier 2026 dans le village de Sidi Akkacha, près de Chlef. Un meurtre qui a suscité l’indignation générale et pour cause: les médias rapportent qu’Asma s’était rendue à la police pour réclamer une protection contre son père, affirmant qu’il “allait la tuer”. Déjà connu des autorités, ce dernier avait purgé six mois de prison pour avoir arraché les ongles de sa fille avec une tenaille. Malgré cet antécédent, la police s’est contentée de le convoquer pour lui adresser un simple avertissement, avant de remettre l’enfant entre les mains de son bourreau.

Le climat de violence dans lequel vivait cette famille n’était un secret pour personne. Tout le village savait: des voisins au personnel de l’établissement scolaire, prévenu à plusieurs reprises. Pourtant, l’irréparable n’a pu être empêché. Dans le communiqué conjoint du 6 février, le collectif Féminicides Algérie et la Fondation pour la Promotion des Droits affirment que « des femmes et des filles vivent sous la menace, tentent d’alerter, de fuir et de demander de l’aide, sans toujours obtenir des réponses rapides, coordonnées et effectives ». Ces organisations avertissent sur “le déficit structurel” qui implique la responsabilité de l’État du fait de l’ineffectivité des mécanismes de protection de la vie et de l’intégrité des femmes.
 

Une loi punitive mais qui ne protège pas

Les amendements du code pénal de 2006 et 2015 ne prévoient pas l’interdiction explicite des châtiments corporels, encore considérés par la société comme un instrument d’éducation. Cependant, l’article 269 du code pénal punit toute personne qui porte des coups et cause des blessures à un mineur de moins de 18 ans, à “l’exclusion de violences légères”. La loi est plus sévère lorsque le coupable est un ascendant légitime ou une personne ayant autorité sur l’enfant: il risque dans ce cas de 5 à 10 ans de prison ferme.

En ce qui concerne les violences faites aux femmes, la loi n°15/19 du 30 décembre 2015 pénalise “la violence conjugale, le harcèlement de rue, le vol entre époux et la dépossession des biens de la femme par l’époux”. Violenter une femme est passible d’une peine allant jusqu’à vingt ans de prison , voire une condamnation à la perpétuité, si les blessures entraînent la mort de la victime.

Un élément vient cependant limiter la portée de cette loi: la clause du pardon qui met fin aux poursuites lorsque la victime pardonne à son agresseur. Lors des débats parlementaires autour de cette clause, en 2015, Tayeb Louh alors ministre de la justice, justifiait cette disposition par la volonté de préserver la cellule familiale. Cet argument témoigne d’une réticence persistante à adopter une position ferme face aux violences familiales. En introduisant la possibilité du pardon, le texte législatif offre une porte de sortie au coupable et encourage à régler les problèmes de violences dans la sphère privée.

Entre le droit et la pratique, l’écart est immense. Quand une femme décide de porter plainte contre son agresseur, elle se heurte à plusieurs obstacles qui la dissuadent d’aller jusqu’au bout. Plusieurs féministes rapportent que les forces de l’ordre et les juges outrepassent leur rôle en insistant auprès des plaignantes pour qu’elles pardonnent à leurs maris et “sauvent” l’unité familiale. C’est ce qui est arrivé à Asma lorsque la police s’est contentée de donner à son père un simple avertissement.

L’ONG de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch (HRW) rapporte, en 2017, qu’une femme s’étant rendue au poste de police après avoir subi des violences de la part de son mari, s’est vu répondre par un agent: “C’est votre mari. Peut-être était-il fâché. Il va retrouver ses esprits. Allez trouver des anciens pour le ramener à la raison” . Toujours selon HRW, même quand la plainte est enregistrée, la police ne mène pas souvent d’enquête et a tendance à se conformer à la version du mari. La tragédie d’Asma suggère que la situation n’a guère évolué. Ces agissements constituent clairement une défaillance du service public qu’aucune mesure disciplinaire ne semble venir corriger.
 

La banalisation des propos hostiles à l’égard des femmes

Le paysage médiatique n’est pas en reste. Depuis la démocratisation des chaînes privées et l’essor des réseaux sociaux, les propos attribuant aux femmes une responsabilité dans les déséquilibres familiaux et sociétaux se sont largement banalisés. L’avocat Abdelhafid Kourtel est une star du petit écran grâce à ses interventions consistant à répondre aux questions des téléspectateurs. A première vue, l’initiative d’éclairer les citoyens sur leurs droits pourrait sembler louable. Cependant, Maître Kourtel peine à se cantonner à ses compétences de juriste et ne peut s’empêcher de porter des jugements très orientés sur les cas qui lui sont exposés. A une femme désireuse de divorcer en raison d’un mari violent, le juriste réagit par ces propos: “Quand on me dit qu’un mari frappe, je demande toujours à la femme ce qu’elle a fait pour provoquer la colère de son mari”. On appréciera le professionnalisme.

Le discours va plus loin: il véhicule un mépris et une haine envers les femmes émancipées et indépendantes. Il est parfaitement toléré que des chroniqueurs réduisent les femmes à des êtres matérialistes. Il est largement accepté qu’un sociologue mette en garde contre les femmes indépendantes tenues pour responsables de l’augmentation des divorces. Il est admis qu’un rappeur accuse les féministes de lutter contre la “bonne” nature, el fitra essalima”. Des propos qui ne sont donc pas l’apanage des seuls conservateurs radicalisés. Les rapports entre les hommes et les femmes sont souvent abordés dans des émissions de divertissement inspirées de formats occidentaux. Les débats y sont passionnés, menés par des invités au look tendance, bien loin des codes traditionnels tant regrettés.

Désormais décomplexées, ces rhétoriques misogynes traversent l’ensemble de la société et contribuent à légitimer publiquement les violences et les discriminations envers les femmes. Les chaînes diffusent ces propos dénigrants sans être inquiétées par l’Autorité de Régulation de l’Audiovisuel (ARAV), qui n’hésite pourtant pas à intervenir lorsqu’il s’agit de questions de mœurs. La chaîne privée El Ajwaa en a fait les frais, avec une fermeture définitive décidée après la diffusion d’une scène de baiser.
 

La loi existe mais les institutions résistent

Asma a courageusement brisé les codes en allant dénoncer son père et demander la protection des services de police. Du haut de ses 16 ans, la jeune fille a parfaitement compris que le rôle des autorités publiques est de la protéger de la brutalité de son père. Si la loi est claire, les institutions demeurent imprégnées d’un schéma patriarcal et d’une culture de “la préservation de la famille”.

Face à une loi peu appliquée et à une absence totale de politique publique de protection, la pénalisation des violences faites aux femmes reste symbolique. De plus, avant même d’être freinées par les institutions, c’est la condition précaire qui empêche les victimes de quitter un foyer hostile ou de déposer plainte. La proportion de femmes occupées est de  15,5 % en 2024, contre 72,3% pour les hommes. La majorité des femmes dépendent des revenus de leurs époux ou de leurs familles.

D’après la militante féministe Ismahan Aït Messaoud, Secrétaire Générale de l’Alliance Transméditerranéenne des Femmes Algériennes (ATFA), le nombre de centres d’accueil étatiques, pour les femmes victimes, demeure extrêmement limité… voire inexistant dans le sud du pays. En dépit de l’article 40 de la constitution qui garantit l’accès à des structures d’accueil, ces derniers ne sont qu’au nombre de quatre sur l’ensemble du territoire national, sans solutions viables pour les femmes accompagnées d’enfants. Faute de moyens financiers et de lieux d’accueil, les victimes se retrouvent contraintes de subir en silence.

La crédibilité de l’État de droit repose sur sa capacité à garantir l’effectivité des lois qu’il promulgue. Dans le cas des violences faites aux femmes, cela implique d’abord de s’assurer que les institutions chargées d’appliquer la loi remplissent pleinement leur mission. Si les obstacles rencontrés par les victimes sont récurrents, cela relève d’un problème structurel et non de cas isolés. L’État doit être en mesure d’identifier ces pratiques et de les corriger. La protection des personnes menacées doit primer sur les logiques informelles de médiation ou de réconciliation qui ont mené la petite Asma à la mort.

Kahina Redjala
Coordinatrice du média associatif Babor